10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 10/10)

19
Renan Taggert avait en catimini repris sa place derrière la cloison ; il pensait que personne ne l’avait aperçu. Son cœur battait la chamade. Il avait clairement vu Magalie, une arme à la main. Il n’aurait jamais imaginé sa compagne dans cette posture. Il tentait de reconstituer la scène. Il assemblait dans un ordre incertain les images issues de la vision fugace qu’il avait eue des évènements. Théo, comme il s’y attendait, était bien là pour s’emparer de la Sheela Na Gig. Mais que faisait sa douce amie en sa présence, et pourquoi brandissait-elle un pistolet ? Et ce serpent ? Une pièce à conviction vivante ? Ça arrivait, parfois — rarement à vrai dire — surtout dans le cas d’une bête de cette taille ! Il était improbable qu’un officier de police entreposât dans ce local un reptile aussi gros.
– « Venez nous rejoindre, capitaine ! » lui enjoignit Théo, coupant court à sa réflexion. Renan sortit de sa cachette et passa le pas de la porte. Il tenait en joue l’espace vide entre Théo et Magalie. « Vous connaissez évidemment Cassandra… Vous l’appeliez Aurore dans une autre existence ! Vous l’appeliez Aurore avec un ton mielleux incroyablement dégoûtant ! »
Théo réfléchit quelques secondes avant de poursuivre avec un éclat de rire tout à la fois enfantin et malsain :
– « Suis-je bête, vous ne pouvez absolument pas comprendre cette phrase. Je reprends, si vous le permettez. Vous connaissez évidemment Magalie. Elle a partagé votre vie trop longtemps à mon goût, mais il le fallait. »

Le regard étrangement froid et détaché de sa compagne lui glaçait le dos. Taggert ne la reconnaissait pas tout à fait. Elle était Magalie, sans être réellement celle qu’il avait connue. Elle le braquait encore ; l’arme de taille courante prenait les proportions d’un canon énorme par contraste avec la petitesse charmante de ses mains. Elle n’en était que plus menaçante. Il ne savait toujours pas qui viser avec son pistolet de service. Quant au serpent, qui aurait fait une cible de choix, il ne bougeait plus, sans doute mort.
– « Je vais vous faire un cadeau, capitaine, un joli cadeau qui facilitera votre passage de notre monde vers l’enfer des flics. Je ne suis pas un méchant bougre, même si je pense avoir du mal à vous en convaincre. Je suis juste un peu trop à l’étroit dans la société telle que je la ressens. Alors, ne sachant pas m’adapter — nous avons tous nos carences — je trouve préférable d’adapter la société à moi. C’est beaucoup plus simple. Je modèle, sculpte, transforme. Mais je ne veux pas vous ennuyer avec toute cette théorie aride, passons à la pratique. »
Il fit un large sourire à Renan, alors qu’il finissait cette phrase trop énigmatique pour le policier. Le décor s’évapora et laissa la place à l’image édénique d’une plage déserte perdue dans une légère brume.

Taggert reconnut sans mal une frange de littoral près de Noirmoutier, à quelques kilomètres seulement de la maison qu’il partageait avec Magalie. Celle-ci lui tenait la main. Elle enroulait leurs bras ensemble et collait son flanc contre le sien. Elle était amoureuse et lui en faisait part à chaque instant, lui aussi sans oser se l’avouer. Ils se connaissaient depuis deux ans et vivaient la passion la plus parfaite. Magalie était pour une grande part son initiatrice aux plaisirs charnels, même si Renan avait eu son compte de partenaires. Pourtant, aucune n’avait l’extraordinaire sensualité de sa compagne. Elle combinait intelligence et lubricité dans un érotisme qu’il estimait exemplaire. Il avait accueilli avec un peu de réticence, dans les premiers temps, les innovations qu’elle insufflait dans leurs jeux, mais le corps somptueux et l’esprit caustique de la jeune femme convainquirent aisément le rigide officier de police qu’elle serait une source inépuisable de ravissements, tant physiques que spirituels. Il se prêta aux plus subtiles fantaisies qu’elle inspirait.

La balade romantique fut ponctuée d’un repas gastronomique dans un restaurant du coin à la carte réputée. Celui-ci avait aussi la particularité de proposer des alcôves discrètes à destination des clients désireux de ne pas s’exposer alors qu’ils mangeaient. Magali avait réservé pour deux personnes, prétextant que son ami aimait particulièrement la tranquillité pour savourer tout à fait les plats suggérés par le chef. Dès la mise en bouche, elle cajolait d’une main ferme l’entrejambe de Renan. Les entrées furent la seule occasion pour le coquin transi de se sustenter. Un regard éloquent de la tigresse valait ordre. La docilité de son « sale flic » la ravissait. Renan plongea sous la table. Il s’agenouilla entre les cuisses que Magalie écarta en dégustant une terrine vaporeuse truffée et cuite à l’armagnac dont elle raffolait. Elle avança son bassin sans autres façons et posa ses fesses à la lisière de l’assise afin que l’homme pût confortablement glisser sa langue dans le moindre interstice de sa vulve humide. Elle ponctuait chaque lippée gourmande de discrets gémissements qui témoignaient du goût délicat des toasts qu’elle tartinait abondamment et de la précision des caresses de son amant calé dans son giron. Quelques soubresauts plus violents écrasèrent d’un pubis à la toison rase les lèvres de Renan alors qu’il aspirait ; sous le capuchon, le clitoris bandait déjà. Magalie retenait ses cris, car les cloisons étaient opaques, mais les box n’étaient pas insonorisés.

Le serveur vint demander à la jolie femme qui renversait la tête par-dessus le dossier de sa chaise s’il pouvait débarrasser les couverts. Il proposa d’un ton qu’il voulait sophistiqué, la suite du repas. Magalie ouvrit les yeux et fit signe qu’elle était prête à déguster l’ébouriffant plateau de coquillages, particulièrement délicieux en cette saison. Dans le même temps, elle étouffa un feulement rauque qui accompagnait son intense orgasme. Le convive sous la table tenait ses hanches avec fermeté d’un bras puissant et broutait littéralement à même sa chatte qu’il dévorait avec avidité. Il aspirait, léchait ou partait à la conquête des replis secrets de sa langue en pointe ; il l’aplatissait parfois pour mieux la plaquer sur les nymphes simultanément et verrouiller ainsi l’entrée du puits. La vitesse folle qui avait conduit Magalie dans un maelstrom de jouissance fut subitement calmée, à son grand soulagement ; elle en profita pour souffler un peu. Elle hésitait entre coller encore plus sa vulve contre la bouche de Taggert ou l’écarter un peu afin d’apaiser les muqueuses devenues trop sensibles pour ne pas être irradiées de flux ardents quand reprendrait la succion voluptueuse.

Le serveur posa deux nouvelles assiettes et des couverts sur la nappe ; il faisait mine d’ignorer qu’une seule cliente savourait pour deux. Avec un petit sourire, il poussa un peu la table afin de rapprocher les mets et faciliter la suite du repas. Magalie était pratiquement allongée sur sa chaise et donnait maintenant de violents coups de reins à chaque mouvement de la bouche de son amant. Elle avait oublié le garçon, la montagne de fruits de mer et le rince-doigts qui valsait dangereusement en éclaboussant alentour au rythme du plaisir de la jeune femme. Celle-ci retrouva assez de lucidité pour saisir une huître qu’elle citronna avant de la porter à ses lèvres. À cet instant, Renan introduisit jusqu’à la troisième phalange deux doigts joints en elle. Surprise ou aboutissement des minauderies clitoridiennes, elle fut traversée par un éclair qui la fit se cabrer d’un coup et la coquille rugueuse lui tomba des mains. La robe, fermée d’agrafes frontales, était ouverte et laissait apparaître une incroyable piste de schuss constituée de peau très lisse sur laquelle le mollusque glissa des seins au bas-ventre. Renan le happa et retourna à son œuvre, satisfait de recevoir ainsi quelques reliefs en gamahuchant la fille qu’il aimait le plus au monde.
Ce nouveau jeu sembla plaire à Magalie.
Elle approvisionnait le fougueux branleur de quelques victuailles à chaque orgasme. Elle lui octroya une crevette rose pour service rendu, quand il força son anus de l’auriculaire.

Renan avait tendrement posé sa joue contre la cuisse de sa compagne. Il bougeait sa main d’avant en arrière selon une cadence très étudiée ; il accélérait parfois ou ralentissait la pénétration de ses doigts dans les deux orifices. Soudain, un claquement tonitruant le fit sursauter. Il sentit sa chair se déchirer à hauteur de l’épaule gauche et se redressa pour vérifier d’où provenait la douleur. Il vit un couteau fiché jusqu’à la garde dans son bras. Incrédule, il chercha du regard afin de comprendre qui avait planté cette lame. Magalie exprimait son ineffable bonheur en soupirant d’aise ou en poussant de petits cris, la tête en arrière, les yeux clos. Mais le serveur observait Renan avec une curiosité malsaine. Son visage s’était métamorphosé. Il souriait méchamment, dévoilant ses dents jusqu’à la gencive en un rictus de haine. Il replia deux doigts contre sa paume et fit le geste d’actionner un chien en tapant son pouce contre l’index dressé. Renan était bien en peine de l’imiter, n’ayant pas cessé ce qu’il jugeait être plus important que tout, à savoir attiser la jouissance de Magalie. Pourtant, la scène le troublait.
Il estima aussi que présenter des fruits de mer après une terrine truffée était du plus mauvais goût et très surprenant pour un établissement de cette classe.

Ses phalanges raidies officiaient toujours. Ne pas s’arrêter, surtout, se disait-il, même si son corps devait être hérissé de couverts acérés. Le plaisir de sa belle l’emportait sur sa propre douleur. Il grimaça quand il stoppa le mouvement de son bras. La blessure saignait abondamment. À la minute où il vit les baies vitrées qui surplombaient l’océan onduler et devenir opaques, il retira sa main du bas-ventre de Magalie et, tout en laissant ses doigts dans une position identique, il les pointa vers le garçon qui ricanait. Il imita trois ridicules « plop » avec la bouche.
Instantanément, le décor avait disparu. Renan était affalé contre la cloison, l’épaule disloquée par une balle qui l’avait traversé de part en part avant de se perdre dans le plâtre. De son arme calée contre sa taille, il avait fait feu trois fois sur Théo qui s’était écroulé. Magalie hurla sa haine. Il la visa, persuadé que le premier qui actionnerait la gâchette serait le seul survivant de ce duel d’un autre âge. Pourtant, il ne pouvait pas se résoudre à l’abattre. Il avait son goût sur la langue, même si la scène induite par Théo n’était qu’une hallucination. Les sensations étaient tellement réelles ! Il commençait à comprendre l’incroyable pouvoir de ce type.
Mais il ne saisissait toujours pas pourquoi Théo voulait s’emparer de la Sheela Na Gig et il ne le saurait jamais s’il butait Magalie.
Toutes les excuses étaient bonnes à prendre pour absoudre sa lâcheté amoureuse, malgré les propos injurieux qu’elle lui criait, ou quand elle proclamait sa passion éternelle pour son « rêveur de monde ».
Un rêveur de monde ? Quelle idée ! C’était un cauchemar, en l’occurrence que façonnait Théo, un univers de mort. Il lui vient à l’esprit une expression qu’il pensa stupide, mais elle le fit sourire : « La mort est jalouse ! »
Une larme — sans doute la douleur de l’épaule — perla entre ses paupières. Il regarda Magalie qui le tenait toujours en joue. Il comprit qu’il ne pourrait pas tirer le premier. Il baissa son arme ; son coude et ses doigts se détendirent. Le pistolet tomba sur le sol avec un bruit sourd. Taggert attendait le coup de grâce, la délivrance.
– « La mort est jalouse ! Tue-la ! »
Cette litanie résonnait dans le crâne de Renan. Il aperçut alors derrière Magalie comme un arbre qui pousserait à vive allure. Il ouvrit la bouche démesurément dans un cri muet quand le tronc se pencha dangereusement vers sa compagne. Dans un réflexe idiot, Renan tentait de la prévenir du danger qu’elle courait…, et qui l’empêcherait sûrement de le tuer, lui, un bon policier pourtant, jouet de son amour pour une femme qu’il ne reconnaissait plus tout à fait.

Les mâchoires du serpent se refermèrent autour de la tête et du cou de Magalie qui se raidit et fut la victime d’atroces convulsions. Au bout de quelques minutes qui semblèrent à Taggert une éternité, elle ne bougea plus.
Renan contempla avec horreur l’impitoyable déglutition de l’ophidien qui avalait sa proie. Il sombra dans une nuit peuplée de statuettes le violant sur une aire de stationnement.

20
Nora était très émue. En l’absence de Khunrath, c’est Angéline qui avait hérité de la responsabilité de lui expliquer en quoi consistait l’incarnation d’Inanna. Ses mots étaient simples, réconfortants, à l’image de l’amante douce et prévenante qu’elle était. Évidemment, son trait d’humour « Quand y’en a pour deux, y’en a pour trois ! » n’avait pas été compris à sa juste valeur. Mais maintenant que Nora savait qu’elle avait un jour piloté une Camaro puant l’huile et qu’elle avait gardé du conducteur une capacité érectile qui enchantait sa maîtresse, elle ne s’étonnait plus de rien. Nora était prête à accueillir l’essence de la Déesse en elle. Elle serait toujours la quintessence de Jules et de Nora, mais avec une étincelle supplémentaire et la sagesse d’un être qui avait senti contre son socle de pierre les siècles s’entasser en strates imputrescibles.
La statuette fut déposée sur un billot de glaise en face de l’élue ; l’opération ne dura que quelques secondes. Au premier rang, exceptionnellement, étaient assis deux invités qui n’auraient jamais été conviés à assister au triomphe de la Fertilité s’ils n’avaient pas rendu possible la Renaissance par leur courage et leur abnégation. Yasmina Taïeb, l’une des deux bénéficiaires de cette incroyable dérogation, fixait avec intensité Angéline qu’elle trouvait particulièrement à son goût. Elle considéra cet appétit qu’elle n’avait pas connu depuis la disparition de Magdalena comme réconfortant. Angéline savait quelles étaient les pensées de la jolie brune. Elle sentait une tristesse profonde en elle. Sans doute pourrait-elle lui faire oublier quelques heures le malheur qui l’écrasait !

À côté d’elle, le capitaine Renan Taggert, le bras en écharpe, ne contemplait rien du tout. Il était présent physiquement, mais son esprit — désormais sans les maléfices de Théo — était ailleurs. Il avait été tant manipulé ces dernières semaines et la sensation d’être un simple hochet entre des mains qui contrôlaient sa vie n’était pas agréable. Nora avait formulé de charmantes excuses, expliquant que l’auto-stoppeuse était l’avatar d’une Déesse en manque d’énergie. Cependant, il trouvait que prendre un homme comme lui pour un vulgaire chargeur de batterie était assez vexant.
Mais surtout, il n’avait pas encore tout à fait réalisé que Magalie avait voulu le tuer. Il ne savait pas non plus pourquoi ! L’élaboration d’un plan s’étalant sur tant d’années — Yasmina et elle étaient amies depuis leur jeunesse — échappait à son entendement. Taggert ne parviendrait jamais à imaginer une créature comme Théo, songea Khunrath, au grand jamais ! Qui pourrait envisager que sa civilisation fût l’œuvre d’un mégalomane doté de facultés hors normes ?

Le grand serpent supportait difficilement ses blessures qui lui faisaient atrocement mal, mais elle n’aurait raté l’incarnation de sa Dame pour rien au monde. La Fertilité était de retour. Sa gueule ne trahissait aucune souffrance, alors que ses yeux aux pupilles en forme d’amande dorée exultaient de joie.

Fin.

(Les trois premiers textes de la quadrilogie “Comptines du Grand Serpent” sont disponibles chez Dominique Leroy Editions) 

 

Quelques liens :

Lecture Érotique : 1, 2, 3, Frissons dans les bois, par Charlie

Lecture Érotique : 4, 5, 6, L’Or et la Cerise, par Charlie

Lecture Érotique : 7, 8, 9, Crois-tu qu’ils bluffent ?, par Charlie

 

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 9/10)

17
Renan, contre toute prudence, conduisit Yasmina dans une clinique discrète. Il appela depuis sa voiture le docteur Machesnot qu’il connaissait assez pour lui faire confiance. Il laissa la jeune femme à une infirmière qui lui attribua aussitôt un lit et attendit, assis contre la porte de la chambre, la venue du médecin. Dès son entrée, celui-ci examina la galeriste et rassura Taggert quant à son état physique.
– « Nous aurons les résultats des tests sanguins dans la matinée. Je pense que vous êtes arrivés à temps, capitaine. J’estime qu’elle s’en tirera sans séquelles physiques. »
Il resta plus évasif à propos de son état psychologique. Yasmina était prostrée, enfermée dans un silence qui suintait de tristesse. Renan se dit qu’une convalescence dans la campagne nantaise en compagnie de Magalie lui ferait beaucoup de bien.
À condition qu’il retrouvât Magalie, évidemment. Il avait fait fausse route, mais cela lui avait permis de récupérer Yasmina Taïeb avant que le pire fût arrivé. Il chassa les réflexions concernant la vie, les circonstances, le hasard qui faisait sûrement bien les choses, mais dans l’immédiat, il s’en foutait éperdument. Son instinct de policier ne lui dictait plus rien depuis la découverte du sous-sol d’Hortense. Il avait tant espéré être sur la bonne voie et trouver Magalie sur ce lit. Il avait sauvé sa meilleure amie ! C’était déjà ça !

Il appela ses comparses laissés sur place. Ceux-ci confirmèrent que les renforts demandés étaient bien présents. Ils chargeaient tout ce petit monde — les nus et les moins nus — dans quelques fourgons cellulaires, afin de les rapatrier au commissariat pour y être interrogés. Non, ils n’avaient déniché aucune trace d’Hortense et apprirent à Renan que le type qui gardait Yasmina dans la cave s’était volatilisé. Ils se justifièrent en invoquant le manque cruel d’effectif. Renan convient que deux flics pour surveiller une vingtaine de personnes, c’était peu. Il raccrocha, pensif. Les suspects restants ne seraient pas d’une grande utilité, à son avis. Ils étaient sûrement particulièrement occupés et ne prenaient pas en considération ce qui se tramait chez la tenancière.
Lui-même avait été jusqu’à présent trop hanté par le sort de sa compagne pour percevoir avec clarté ce qui s’ourdissait. Toujours de faction devant la porte de la chambre de Yasmina, il se repassait le fil des évènements et tentait de faire abstraction de la disparition de Magalie. La clef de cette énigme était évidemment la statuette qu’il avait mise à l’abri au commissariat ; Yasmina, dans son délire, avait insisté sur ce point. La drogue injectée par Hortense Vatreheau avait certainement pour but de lui faire avouer la cachette dans laquelle elle avait dissimulé l’objet de tant de convoitises. Il se souvenait que l’affaire à laquelle avaient été mêlées la galeriste et son amie tournait aussi autour d’une histoire d’hallucinations dues à une substance aux effets apparemment similaires. Taggert se permit un sourire un peu triste en se disant que le sort s’acharnait sur cette pauvre Madame Taïeb et qu’elle succombait facilement aux mirages des psychotropes. Le milieu dans lequel elle évoluait était pourtant plus porté sur la cocaïne que sur l’acide lysergique diéthylamide.
Il connaîtrait la composition du cocktail inoculé par Hortense dans la matinée et il serait toujours temps de conclure.

Il revint sur le rôle de la Sheela Na Gig avec laquelle il se refusait à associer celle qu’il surnommait l’auto-stoppeuse. Taggert était, par profession, un indécrottable sceptique. Néanmoins, il pensait à l’évidence avoir reconnu la silhouette croisée dans les couloirs du commissariat avant de trouver le message qui l’avait guidé chez la Vatreheau. Il convenait sans peine que les coïncidences plaidaient en faveur du surnaturel, mais ne voulait pas l’admettre, comme toujours ; il cherchait un lien plus pragmatique entre les évènements. Cette attitude lui avait permis de dénouer des affaires qui n’avaient que l’illusion de l’étrange, car il soupçonnait à chaque fois la manipulation et se trompait rarement. Après tout, qu’une fille givrée le viole sur une aire d’autoroute, alors que sa voiture était en panne, quoi de plus normal ? Sûrement moins surprenant qu’une statuette se métamorphosant en nymphomane et intervenant pour donner un coup de fouet à une enquête en mal d’indices !
Les questions et réponses, teintées par dépit d’ironie mordante allaient bon train dans la tête du capitaine Renan Taggert. Puis un voile recouvrit en totalité la figurine de terre cuite qui était apparue devant lui. Elle s’était matérialisée à partir d’une brume de lait peut-être chocolaté. Elle tendit quelques tentacules vers lui. L’une d’elles lui broya l’épaule.
Le docteur Machesnot le secouait avec douceur, mais fermeté.
– « Réveillez-vous, Monsieur Taggert ! Votre téléphone n’arrête pas de sonner depuis un bon quart d’heure, et vous savez que ces appareils doivent être éteints dans les services hospitaliers. Je comprends que dans le cadre de votre profession, vous devez être joignable sans peine, mais les ondes dérèglent certains instruments sensibles. »

Alors que Renan ouvrait les yeux, Machesnot continua :
– « Je me suis permis de répondre. Un de vos collègues vient pour vous relever », puis après une courte hésitation, il précisa : « ah, et aussi un certain Théo s’est rendu de lui-même au commissariat, arguant qu’il ne comprenait pas… Enfin, votre ami vous expliquera tout cela mieux que moi. »
– « Théo ? Qui est-ce… », bredouilla Taggert.
Le docteur Machesnot lui coupa la parole, visiblement peu intéressé par les péripéties propres au métier d’enquêteur.
– « Nous avons reçu les résultats concernant les prélèvements sanguins de la patiente que vous avez convoyée cette nuit. »
Il consulta rapidement une feuille tout en parlant :
– « Rien de bien méchant ! Un puissant narcoleptique qui induisit un sommeil cataleptique. Mais la patiente n’a pas été alimentée pendant plus de cinq jours. Vous êtes ici dans un cadre professionnel, évidemment, mais d’où sort cette pauvre fille ?
– Je vous expliquerai, docteur. Je dois foncer au poste ! Pouvez-vous placer deux types costauds devant la porte de Madame Taïeb, en attendant que mon collègue soit là ?
– Ce n’est pas notre boulot, capitaine, comprenez bien », bougonna Machesnot. Puis il dit : « Je vais faire le nécessaire, mais que votre subordonné arrive au plus vite ! »

Taggert, tandis que le docteur décrivait l’état physique lamentable de sa patiente, fit le lien entre ce Théo et le type qui était en compagnie de Yasmina dans le sous-sol de la maison d’Hortense Vatreheau. Il ne s’expliquait pas ni la disparition ni la reddition subite — et d’autant plus suspecte — de celui qu’il soupçonnait d’être en réalité le gardien de Yasmina. Il ne comprenait pas non plus l’espèce de transe hypnotique dont celle-ci avait émergé quand ils avaient débarqué dans la cave, alors qu’elle avait seulement des traces de somnifère dans le sang, mais le souvenir prégnant d’hallucinations précises et violentes. Les clefs de l’énigme lui échappaient, mais il sentait en son for intérieur que la statuette n’était plus en sécurité avec un Théo incarcéré à peu de distance d’elle.

Il fonça à tombeau ouvert jusqu’au commissariat. Une fois à destination, il confia la voiture au planton et grimpa quatre à quatre les marches conduisant à la salle des pièces à conviction. La serrure avait été forcée.
Son arme de service à la main, Taggert poussa doucement la porte afin de surprendre un intrus potentiel.
Il vit Théo debout, qui lui tournait le dos, impassible face à un énorme serpent qui ondulait sur le sol. L’animal semblait blessé. Dans le local flottait une forte odeur de poudre. Quelqu’un avait fait feu à plusieurs reprises. La bête avait reçu un ou plusieurs projectiles et agonisait à terre.
Renan, prêt à reculer brusquement en cas de tir, passa prudemment la tête dans l’entrebâillement, et aperçut le canon d’un revolver de gros calibre tenu à bout de bras.
Les deux mains serrées autour de la crosse étaient celles de Magalie.

18
Hortense pansait ses plaies. Elles étaient plus entailles dans son amour-propre que balafres véritables, mais la Reine était humiliée. C’était impardonnable. Elle voulut gifler Damien à toute volée pour se calmer un peu, mais il était introuvable. Le souvenir de ce gentil garçon, un peu benêt sans doute, mais si attentionné et si peu rancunier, s’estompait étrangement dans sa mémoire. Elle voyait son regard, ses yeux qu’il plantait dans le corsage affriolant qu’elle aimait exhiber devant lui sans vergogne, elle qui, de tout temps, était habile à attacher l’homme par son vice le plus secret sans jamais céder aux mâles qu’elle exécrait. Mais le visage disparaissait petit à petit. Il était gommé par l’apparition d’un autre, plus sympathique au demeurant, celui d’un fort joli godelureau, à qui elle se serait volontiers donnée.
Une fois n’est pas coutume.

Hortense sentait l’âge lui peser. Elle se remémorait un temps où sa cour était frivole, composée de nymphettes à la cuisse légère ; elles toujours riantes alors qu’elles jouaient avec les membres bandés de garçons affolés par tant de science amoureuse.
Elles avaient des voiles de couleurs…
De quelles couleurs ? Elle n’en savait plus rien. Et Damien qui ne revenait pas ? Où était passé ce… comment déjà ? Comment se nommait ce benêt ?
Ses os lui faisaient endurer le calvaire. Les journées étaient si longues, occupées à mourir sans jamais trépasser sur ce lit dur comme une pierre tombale. Elle ne recevait aucune visite ! Mais qui viendrait visiter une si vieille tenancière de bordel ? Qui ?
Elle crevait seule — bien fait salope — hurlait Pamela et toutes les autres qu’elle avait broyées dans sa quête de plaisir. Aucun gaillard ne se joignait au concert d’insultes.
Ils avaient trop souffert pour oser l’affronter une dernière fois…
Elle avait connu…

Le visage poupin du jeune homme lui souriait. Elle savait qu’elle pouvait faire une totale confiance à ce… oui, Théo, c’est ça.
Elle lui devait ses juvénilités, ses frasques, elle lui devait tout !
Hortense décéda ce soir-là.
– « Cent trois ans aux prunes, le fossile ! » chantonnait l’aide-soignante qui désinfecta la chambre le lendemain de la levée du corps. « Cent trois ans, c’est beau. Elle puait, mais c’est beau tout d’même ! »

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 8/10)

15
Renan Taggert plaça la figurine dans une salle sécurisée destinée aux pièces à conviction dites « sensibles ». Il signa le bordereau de dépôt, précisant qu’il s’agissait d’une statuette volée d’une valeur inestimable et qu’elle était rangée là dans l’attente du complément d’enquête concernant un réseau de trafiquants d’œuvres d’art.
Il avait le sentiment de ne pas mentir tout à fait.

Quand il fut rassuré quant à la sécurité de la Sheela Na Gig, il se mit en quête de tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin les filières ésotériques de la région parisienne. Son instinct lui soufflait que cette affaire concernait une frange étroite de la population interlope de la cité dans laquelle quelques-uns de ses contacts avaient leurs entrées. Mais les pseudo-magiciens et gourous officiaient plus dans l’échangisme et le sadomasochisme de pacotille que dans la sagesse ancestrale. Visiblement, les allusions à propos d’une sculpture du néolithique n’évoquaient rien. Certains demandèrent même, avec espoir et une lueur salace dans les yeux, si le Néo-Lithyk — ou un nom approchant — était un club de rencontres coquines qu’ils ne connaîtraient pas encore.
Quelques jours plus tard, il apprit la mort de Patrick Le Guezennec et la disparition de Magalie. Il se força au professionnalisme le plus strict pour ne pas paniquer et diffusa une jolie photo de Magalie dans tous les commissariats, sans en dire plus.

Une semaine passa, sans nouvelles de sa compagne, quand il aperçut une silhouette familière sortir de son bureau. Il se précipita, mais celle-ci se volatilisa comme par enchantement à l’intersection de deux couloirs qui desservaient les salles du deuxième étage. Il retourna à sa table de travail et trouva l’écran de son ordinateur allumé. Il put lire les noms de Damien F. et Théo V., ainsi que l’endroit où il pourrait les dénicher, une adresse qui ne lui était pas inconnue, celle de la villa d’une certaine d’Hortense Vatreheau, figure locale de l’Yonne entachée de lourds antécédents judiciaires. Il se souvenait du drame qui s’était joué là-bas, il y a quelques années, notamment parce qu’une amie proche, Pamela, avait perdu la vie sous les sévices infligés par la vieille désaxée habitant les lieux. Il farfouilla dans les archives de son disque dur, et découvrit que Damien F. avait échappé par miracle à la séance de torture que l’arrivée du lieutenant Taggert et de ses collègues avait interrompue. Le rapport soulignait la fragilité de l’état psychologique du supplicié, victime d’une forme très avancée de syndrome de Stockholm. Renan ne trouva nulle trace de Théo V. et cela l’inquiéta. Quand tous les protagonistes d’une affaire de mœurs étaient connus, il était simple d’extrapoler les conséquences, mais la présence d’un nouveau personnage pouvait faire évoluer la situation d’une façon imprévisible, surtout s’il était aussi dément que les autres membres de la bande.
Taggert imaginait sa douce Magalie entre les mains de ces dégénérés et son sang ne fit qu’un tour. Sans prendre appui sur un ordre signé par sa hiérarchie, il rameuta deux collègues dignes de confiance et ils décidèrent d’aller rendre une petite visite de courtoisie à la tenancière du « Cochon Rose ».

La maison était à la sortie de la ville. Une plaque vantait en vitrine un changement de propriétaire. Sans doute soucieuse de redonner une santé à l’établissement, la direction avait repeint la façade et le cochon stylisé qui symbolisait la poésie de l’endroit avait disparu. La devanture était trouée d’un porche peu profond qui dissimulait une grande porte métallique. Il fallait sonner et un œil électronique vous dévisageait. Un clic précéda l’ouverture et le battant s’écarta pour dévoiler une arrière-cour moins neutre que le frontispice de la bâtisse. Faisant face crânement aux badauds et éclairée par une ancienne lampe au néon, une enseigne d’un autre temps claironnait la liberté des lieux. En échange de quelques pièces et d’une pinte d’ale, un obscur artiste avait représenté de façon très réaliste et grandeur nature un homme vu de dos, plus précisément du bas du dos puisqu’on distinguait en particulier deux fesses percées au centre d’un orifice où frémissait naguère une flammèche restituée rouge par un verre coloré. Un sourire hilare sur le visage tourné vers un hypothétique scrutateur, ainsi qu’une paire de pantalons retroussés sur des chaussures brillantes, finissait de rendre encore plus obscène — si cela était possible — le tableau. Une diode clignotante remplaçait la veilleuse d’origine, ce qui enlevait un peu du charme suranné de l’œuvre. L’endroit s’appelait désormais « Au croupion satisfait », et cataloguait d’emblée la clientèle. Que la porte laissa le passage sans avertissement aux trois chalands n’était donc pas surprenant, même si la qualité de ceux-ci refroidirait certainement le maître — ou la maîtresse — des lieux.
Les policiers suivirent un couloir ouvert à tout vent et tombèrent nez à nez sur une très jolie femme entre deux âges.
– « Bonjour, Messieurs, je suis Hortense, votre hôte. Que puis-je vous proposer ? Compagnie masculine, évidemment ? À moins que… »
Taggert ne la laissa pas finir sa phrase. Il présenta son badge et poussait dans le même temps ses deux acolytes dans le sas d’où avait surgi la tenancière. Tandis qu’il entraînait sans ménagement celle qui prétendait être Hortense, il méditait sur la condition humaine qui faisait d’une vieille rombière, décatie et marquée par les vices, une très désirable créature fraîche et parfumée avec science. Il se promit de réfléchir à ça dans la tranquillité de son bureau quand l’inspection des lieux serait terminée et qu’il aurait ôté des griffes de cette faune dépravée sa tendre épouse.
Les portes claquèrent, des ordres et des cris fusèrent. Les couples nus sortirent en courant, des mâles de tous âges, la queue entre les jambes, piteux d’être surpris dans des positions souvent grotesques. Les deux étages furent fouillés de fond en comble et Renan dut se rendre à l’évidence, Magalie était introuvable.
– « Et ça, c’est quoi ? » dit l’un des deux policiers en pointant du doigt une trappe discrète sous un escalier.
– « Notre chère hôtesse ne semble pas disposée à répondre ! » ironisa Taggert. « Ouvre-la, on touche peut-être au but ! »
La porte fut fracassée et dégondée. Quelques marches s’enfonçaient dans le sous-sol de la maison. L’arme au poing, Renan et l’un de ses adjoints s’aventurèrent dans l’obscurité. Le troisième policier surveillait la meute des clients et des prostitués, ainsi qu’Hortense qui avait été menottée par prudence à un barreau de la rampe.

Le soubassement de la bâtisse était divisé en deux parties ; l’une était occupée par la chaufferie, tandis que dans la deuxième étaient disposés trois lits aux matelas infects. Un homme, terrorisé par l’intrusion des deux flics, était allongé sur le grabat du milieu. Une femme gisait, apparemment inconsciente sur la couche la plus éloignée. Renan reconnut difficilement Yasmina Taïeb dans la fille décharnée dont les bras étaient reliés à un système complexe de perfusions. Il se précipita vers elle. Quand il posa sa main sur celle de la galeriste, elle ouvrit les yeux et le dévisagea, mais son regard se fixait sur une ligne distante, comme si rien n’existait sinon le propre monde qu’elle avait recréé alors qu’elle était poussée vers la folie par les substances qui coulaient dans ses veines.
– « Je suis Théo ! » bredouilla l’homme sur le lit
– « Magdalena ! » cria Yasmina en se soulevant d’un bond pour empoigner le col de la chemise du capitaine Taggert avec l’énergie du désespoir.
Celui-ci n’osa pas demander si quelqu’un avait croisé Magalie dans cet endroit funeste.
Le troisième lit, vide celui-là, lui permettait d’escompter que sa compagne n’était pas loin, même si son absence n’augurait rien de bon. Il confia Théo à son subordonné, et prit Yasmina dans ses bras après avoir enlevé avec mille précautions les aiguilles qui perforaient sa chair. Elle divaguait. Elle évoquait son amie morte comme si elle venait de la quitter.
– « Elle insistait, Renan ! Elle voulait tant que je lui dise, mais je sentais que quelque chose ne collait pas. Tu comprends, comment pouvait-elle savoir que j’avais acheté cette statuette ? Comment ? »
Taggert, surpris dans un premier temps que l’amie d’enfance de sa compagne le tutoyât, ne s’en offusqua pas pour autant. Il cherchait dans les propos vides de sens de Yasmina quelques indices quant au sort de Magalie.
– « Nous avons fait l’amour, longtemps. Ah, Renan, si tu savais comme elle me manque. Mais elle n’a pas changé, toujours la même, plantureuse et une si fantastique bouffeuse de chatte. Mais pourquoi tant s’intéresser à la Sheela Na Gig ? Pourquoi ? Comme si c’était la chose la plus importante au monde ! À propos, est-elle toujours… »
Le capitaine place sa main devant la bouche de Mina pour la contraindre au silence, sachant pertinemment quelle était la suite de la question. Son instinct lui disait que si Hortense avait autant drogué sa captive, c’était pour la faire parler de la figurine et le lieu était mal choisi pour entamer une discussion à ce propos.

Théo sortit le premier hors du sous-sol. Il était éberlué par le spectacle de tant d’hommes nus rangés en une longue file devant les portes des salles du rez-de-chaussée. Renan fermait l’expédition ; gêné par Yasmina qui s’était endormie avec les bras autour de son cou, il grimpait avec difficulté les marches abruptes. Il vit du premier coup d’œil le bracelet de métal accroché à la rampe de l’escalier, mais désormais inutile. Il interrogea du regard le policier chargé de veiller tandis qu’ils exploraient les caves. Il souriait béatement, tout en pointant son pistolet de service vers sa tempe.
Hortense n’était plus là.

16
Il est avantageux d’être d’une constitution filiforme quand il s’agit de grimper dans les étroites gaines techniques d’un bâtiment. La Grande Déesse l’appelait, mais le lieu où elle se trouvait était empli d’hommes armés qui n’hésiteraient pas à tirer sans sommation sur un long serpent ayant l’audace de pénétrer dans un commissariat par l’accès principal. Khunrath avait, dans sa mémoire, l’intégralité du dédale de tuyauteries et évacuations diverses qui sillonnaient le sous-sol de Paris. Elle savait précisément quel chemin emprunter pour se glisser sans encombre jusqu’à la salle sécurisée dans laquelle Inanna l’attendait.
Entrer était une chose difficile, mais pas impossible ; ressortir avec une statuette sous le bras — bras atrophié en l’occurrence — en était une autre. Ce n’était donc pas d’un plan d’évasion dont il était question. À une telle distance, Khunrath pouvait localiser la Déesse, mais elle ne pouvait pas connaître en détail les conditions de son enfermement ni la conduite future à tenir. Elle approchait par conséquent de sa Dame sans être instruite de son utilité auprès d’elle, mais elle était impatiente. Elle sillonnait le long des gaines sans se ménager et égratignait par instant ses écailles contre des arêtes saillantes. Elle vit enfin la salle où était Inanna. Elle frappa plusieurs fois de la tête contre la grille de ventilation qui ne résista pas longtemps à sa force phénoménale et se laissa glisser doucement contre la cloison jusqu’à la table où se trouvait la Sheela Na Gig. Depuis le temps qu’elle attendait ces retrouvailles, Khunrath était terriblement émue. Elle s’enroula autour de la figurine de pierre et serra ses anneaux le plus possible afin de créer un contact intime.
Une photographie jaillit alors dans son esprit, le portrait d’un homme encore jeune, séduisant, mais dont le regard ne trompa pas une seconde l’antique sagesse du serpent. Elle savait que c’était un barjot particulièrement dangereux, un de ceux qui avaient le talent de façonner les sociétés au gré de leur fantaisie souvent morbide. Certains les désignaient comme « rêveurs de mondes », mais ils avaient porté divers autres noms, gourous, prophètes, prêtres ou messies et parce qu’ils fascinaient ; des cultes leur étaient voués dans lesquels ils étaient de temps à autre immolés — en apparence — de manière à modeler plus efficacement une nouvelle civilisation à leur image.
L’un d’eux fut le levier funeste de la chute d’Inanna.
Et ce que lisait Khunrath dans les yeux de celui-ci ne présageait rien de bon.
– « Il prétend s’appeler Théo, quel cynisme ! Tu dois absolument te méfier de lui… et le faire disparaître avant qu’il ne soit trop tard », souffla Inanna dans le cerveau de l’ophidien. Elle lui décrivit le personnage par le détail, en une succession de projections terribles qui dépeignaient un univers de haine, de mort et de violence engendré par Théo. Paradoxalement, les vagues d’amour qui accompagnaient comme toujours chaque pensée télépathique de la Déesse contrastaient avec l’obscurité maléfique qui étouffait l’humanité dévoyée par Théo ; Khunrath frissonnait tout à la fois de plaisir et d’horreur.
Celle-ci avait presque oublié cette sensation ineffable. Mais maintenant que la respiration de sa Dame était de nouveau dans son esprit, elle pouvait quitter cette salle, ce bâtiment et cette ville. Elle retrouverait son havre de paix auprès d’Angéline dans l’attente de la réincarnation d’Inanna en sa protégée, Nora.
En attendant cela, Khunrath devait se mettre en quête de Théo.

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 7/10)

13
Yasmina s’éveilla avec une douleur lancinante qui vrillait son crâne. Celle-ci prenait naissance au-dessus des orbites oculaires, faisait un tour complet, ravageait tout sur son parcours et terminait sa course en bas de la nuque, la raidissant. Chaque mouvement de tête relançait des flux de souffrance qui lui donnait de violentes nausées. Elle ferma les yeux afin de faire le point sur sa présence en ces lieux et sur l’origine potentielle de cette gueule de bois mémorable. Les derniers souvenirs qu’elle avait remontaient au repas chez son amie Magalie et son mari. Elle se revoyait prendre le volant de sa petite décapotable et… tout s’arrêtait là.
Elle imagina le pire, une sortie de route, l’accident. Pourtant, la seule douleur était cette migraine. Elle palpa avec circonspection chacun de ses membres, les bougea les uns après les autres. Tout semblait en excellent état, sans plâtre et sans bandages. Les céphalées elles-mêmes s’atténuaient petit à petit. Yasmina réussit à se redresser et à s’asseoir sans avoir peur que sa tête fût écrasée par un étau.
Elle se glissa hors du lit dans une obscurité presque totale et se dirigea à tâtons vers le rai de lumière qui découpait un rectangle noir dans la nuit de ce qui devait être une chambre. Elle ouvrit la porte et déboucha dans le salon de son appartement de la rue des Tirailleurs. Elle se sentit soulagée par le confort rassurant du coquet abri des deux filles.
Des deux filles ?
Quelque chose clochait. Magdalena était morte depuis plusieurs mois ! Pourtant, son parfum discret, mais inoubliable pour qui avait folâtré si souvent au creux de son intimité, flottait dans la pièce.
– « Enfin réveillée, petite s… ? »
Le cœur de Yasmina fit un bond, ce qui déclencha de nouveau la douleur dans son crâne. La scène était surréaliste et tellement coutumière. Sa compagne lui tournait le dos, allongée sur le sofa qu’elles avaient choisi ensemble dans une boutique très chic de Londres quelques années auparavant. Magda y passait des heures, sur le ventre, un bouquin ouvert devant elle, le menton calé par un coussin représentant un énorme oiseau rouge. Elle continua sa lecture, captivée par un immense livre sur Caravage, sans daigner regarder son amie, interloquée de la trouver ici naturelle et désinvolte. Un « Magda, c’est toi, c’est bien toi ? » la fit éclater de rire.
– « Qui veux-tu que ce soit ? T’as sous-loué notre nid à des pornstars sans me prévenir et je dérange tes plans, ma douce ? Viens m’embrasser, Mina ! »

Sans chercher à comprendre plus avant la situation, Yasmina se jeta sur l’Allemande qu’elle étouffa de baisers. Les vêtements volèrent et les deux filles s’étreignirent avec passion. Mina dégustait point par point son amante. Elle avait tellement souffert de l’absence de la peau pâle et marbrée tant désirée qu’elle voulait en savourer chaque parcelle afin de la garder en mémoire pour l’éternité. Le jeu dura infiniment et elle parvînt alors à la fine toison d’or qu’elle grignota avec ferveur. Le mont de vénus s’ouvrit en une fente douce dans laquelle Yasmina glissa une langue avide. Elle boirait Magdalena pour ne plus jamais être en manque d’elle, de sa flaveur incomparable. Elle lécha chaque nymphe ; elle taquina le clitoris juste assez longtemps pour entendre gémir sa compagne. Une petite seconde avant que celle-ci accédât au paroxysme du plaisir, elle délaissa sournoisement les lèvres béantes pour titiller l’anneau postérieur. Puis elle interpréta la partition sacrale des amantes ruisselantes. Elle sentit le souffle de sa maîtresse entre ses cuisses qui se desserrèrent pour lui permettre de la déguster à son tour. Mais elle n’arrêta pas pour autant son exploration, allant plus loin dans le trajet de ses doigts en elle, victorieuse d’une course qu’elle régentait. Elle connaissait bien sa partenaire et savait pertinemment que celle-ci perdait tout contrôle tandis que l’orgasme montait au creux de son ventre. Yasmina activait précisément chaque levier de jouissance avec art ; l’apogée fut atteint quand elle frotta la pulpe de son index contre la légère rugosité de la face antérieure de la vulve. Magda lâcha subitement le bassin de Mina et tapa plusieurs fois ses paumes à plat sur le coussin du sofa en hurlant son bonheur. Elle retrouvait étrangement un accent teuton au moment où elle remerciait que sa belle orientale lui « bouffa si bien ah gut die gewöhnliche Katze », chant de félicité exprimé dans un dialecte amoureux très personnel qui ravissait Yasmina. Celle-ci souriait, puis goba à nouveau le clitoris de sa chère et tendre épouse. Elle le suçota lentement et desserra petit à petit l’étreinte pour ne pas irriter le délicat bouton. Le petit jeu prit fin ; elle resta étendue, le visage plongé entre les cuisses de son amante et savoura la chaleur et les effluves sensuels qui s’en dégageaient. Elle aurait prié pour que les jambes se refermassent sur elle et l’emprisonnassent à jamais contre le sexe encore humide.
D’éternelles minutes passèrent dans un silence total. Yasmina, la joue posée contre le bas-ventre de Magdalena, guettait le souffle de celle-ci. Elle attendait qu’il s’apaisât un peu pour délaisser enfin le pubis et se blottir contre son flanc. Puis elle se leva d’un bond. Elle se pencha vers celle qui lui avait tant manqué et scruta longuement son regard.
– « Magda, Magdalena, c’est toi, c’est bien toi ?
– Sauf indication contraire, je dirais bien que oui ! » répondit-elle en éclatant de rire à l’interrogation revenant comme un leitmotiv dans la bouche de Yasmina. « C’est si bon de te retrouver, ma petite s., si tu savais !
– Je veux que tu me racontes tout. Mais pas maintenant. Je te propose de vivre comme si nous n’avions pas été séparées un seul instant. Ou plutôt si, nous avons été séparées. Je rentre de voyage avec de nouvelles pièces et tu m’as accueillie comme toujours avec volupté et amour.
– Oui, ça m’excite ça. Mais tu m’as manquée ! Veux-tu un thé ? »

Disant cela, Magdalena se leva, revêtit un tee-shirt large et se dirigea vers la petite cuisine de leur appartement.
Leur appartement ?
Ce détail interpella Yasmina ; en effet, trop éplorée par l’environnement familier qui réveillait à chaque instant la douleur funeste, elle avait vendu en hâte la galerie et le logement juxtaposé que les amoureuses avaient éclaboussés de leurs rires, de leurs soupirs, de leurs cris de jouissance et des longues conversations qui égaillaient leurs soirées. Que Magda soit revenue d’un quelconque royaume des morts ne perturbait pas la jeune femme. Mais que leurs retrouvailles fussent célébrées dans leur nid n’était pas dans la logique pourtant particulière de Mina. Les mythes orphiques avaient leurs propres limites !

Tandis que son amante s’activait, elle inventoriait mentalement les lieux, fouillant, cherchant la faille qui prouverait que quelqu’un se jouait d’elle. Mais aucune découverte ne vint entacher l’instant idyllique. Même les souvenirs liés à l’effroyable déchirure qu’elle avait ressentie quand elle avait donné les clefs au directeur de l’agence immobilière chargée de la négociation s’estompaient d’une manière étrange. Sa mémoire effaçait les jours et les mois passés dans l’incomplétude au profit des moments radieux vécus dans ce cadre.
Quand Magdalena revint, avec un plateau portant une jolie théière fumante et deux minuscules tasses de porcelaine décorées de motifs floraux aux extravagantes couleurs vives qu’un arcaniste du XVIIIe siècle n’aurait pas reniées, Yasmina pensait être rentrée la veille d’un voyage d’affaires concernant des gravures légendaires, exhumées dans un grenier milanais et « égarées » aussitôt par des professionnels véreux prétendant les conserver par-devers eux. Elle décrivit les tableaux achetés, leur rareté, le prix qu’elle espérait en tirer et la cupidité des intermédiaires qui malheureusement étaient incontournables dans son job. Elle avoua à sa compagne qu’elle était heureuse d’être « à la maison », que ce métier l’épuiserait s’il n’y avait pas le havre de paix, le refuge qu’elles avaient bâti ensemble, au-dessus de la galerie aux œuvres confidentielles. Magdalena accueillait ses confessions avec un petit sourire — que Mina interpréta dans un premier temps comme étant crispé, voire impatient — et l’ambiance favorisant la détente, les deux filles se jetèrent de nouveau l’une sur l’autre. Elles s’aimèrent plus tendrement cette fois ; cela scella un pacte tacite entre elles.

Magdalena s’affaira tant et si bien que Yasmina pensa devenir folle quand les extases se succédèrent d’une façon qu’elle n’imaginait jamais connaître un jour. Elle était un instrument entre les doigts de la grande et solide femme blonde qui partageait sa couche depuis quelques années déjà. Pourtant, jamais sa virtuosité n’avait été aussi « efficace » ! Sa belle devançait chaque envie, et tous les désirs de Mina furent, par une sorte d’étrange précognition, exaucés.
Cela la troubla.
Mais l’oubli précéda le sommeil lourd dans lequel elle sombra. Elle crut entendre, alors qu’une chape de plomb s’abattait sur elle, la voix de sa compagne murmurer à son oreille afin de la questionner à propos d’une relique très ancienne, un objet improbable, une pièce rarissime au prix exorbitant, mais qui ne figurait pas dans la liste des œuvres susceptibles d’être négociées sur le marché parallèle par une spécialiste de la Renaissance italienne et du baroque.
Yasmina accepta les rubans sonores qui ondulaient depuis son crâne jusqu’au plus profond de son être. Elle s’en para, fière d’arborer ainsi une part de celle qu’elle aimait tant.
Elle s’éveilla en sursaut.
Magdalena avait disparu. Deux hommes, visiblement très ennuyés qu’elle se réveillât, la remplaçaient désavantageusement.

14
Magalie n’avait pas perdu son temps. Elle sentait un souffle brûlant sur sa nuque piquée parfois de gouttes de sueur qui coulait des joues empourprées de Patrick Le Guezennec. Celui-ci ahanait bruyamment, en balançant d’avant en arrière son bassin ; il claquait son pubis contre les fesses très rondes de la jeune femme. Elle projetait son cul à sa rencontre, désireuse qu’il allât plus loin encore. Elle faisait disparaître à toute force sa queue alors qu’il voulait contempler de bon cœur son pieu qu’il enfonçait entre les lèvres dilatées.
C’est elle qui s’était offerte ainsi, après l’avoir longuement humecté d’une langue gourmande. Pourtant, Le Guezennec n’était pas du genre à profiter de l’absence d’un ami pour aussitôt présenter ses hommages à l’épouse de celui-ci. Il était même assez distant avec les dames en général. Les propositions indécentes de Magalie l’avaient décontenancé, mais tandis qu’il s’apprêtait à argumenter un refus poli, mais ferme, promettant d’office de ne pas juger et de taire cela à jamais comme tout gentleman le ferait, elle s’agenouilla devant lui et entreprit d’extraire son sexe sans qu’il opposât une quelconque résistance. Toute la volonté de l’homme semblait annihilée. Il regarda les lèvres se clore autour du mât sculpté de veines avec un sentiment de honte, mais ne pouvait s’empêcher de bander tant cette vision l’excitait. Magalie le prit en entier dans la bouche qu’elle referma sur lui et frotta son nez aux poils pubiens frisottés. Elle forma de deux doigts un anneau qui enserrait avec force la base du phallus. La paume emprisonnait le scrotum, ce qui lui permettait de glisser le membre entièrement d’avant en arrière avec une cadence soutenue et de l’aspirer goulûment en creusant ses joues et en pivotant légèrement de droite à gauche. Quand elle le sentit se gorger un peu plus, Magalie lâcha sa prise pour tourner le dos à l’homme. Elle arqua ses reins de manière à faire ressortir ses fesses qu’elle savait attirantes et à écarter les nymphes. Le puits ainsi dévoilé ne manquerait pas d’affrioler le regard puis la queue de Le Guezennec qui viendrait la fourrer. Elle savourait son triomphe alors que l’épais tison la pilonnait. Elle décida de profiter de l’instant. Elle oublia un temps le physique de l’ancien flic et imaginait un individu plus vert, plus musclé et plus beau qui labourerait sa chatte en transpirant moins, mais en soufflant aussi intensément sur sa nuque. Elle cria qu’il la baisait bien, qu’il devait continuer, encore, plus fort, plus vite, moins vite. Elle hurla qu’il devait l’enculer ensuite pour parfaire l’union.

Le Guezennec éjacula tout en marmonnant quelques mots incompréhensibles. Avant qu’il s’écroulât sur elle, Magalie s’était retournée pour serrer autour de son cou le foulard qu’elle avait laissé sur le canapé, à portée de main. Elle accompagna la strangulation d’un violent coup de genou dans ces testicules qu’elle venait de cajoler. Le pauvre type n’avait pas plus de ressources pour se défendre qu’il n’en avait eu pour taire son désir de la jeune femme. Les yeux exorbités, il s’affaissa au pied du sofa. Le foutre dégoulinait de son vit dressé. L’ultime considération de Magalie pour ce cadavre encore chaud fut d’aspirer les dernières gouttes avec une mimique de gourmet.

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 6/10)

11
Khunrath déroula avec délectation ses nombreux anneaux. Un semblant de gymnastique, pensa-t-elle, souriant intérieurement à sa nature reptilienne. La joie était perceptible au cœur du cairn. Les prêtresses avaient été averties du retour imminent et une activité fébrile témoignait de leur impatience. Angéline, en particulier, qui avait la garde de Nora, exultait à l’idée que sa protégée serait bientôt le réceptacle d’Inanna, même si elle était un peu inquiète de la procédure. Elle s’était attachée à la nouvelle recrue. Khunrath s’amusait beaucoup de ses angoisses. Elle savait que le réveil de la Déesse serait sans danger pour Nora dont la condition permettrait l’incorporation divine sans nuire à sa personnalité. La Déesse était multiple et ses servantes aussi, par essence. Les pouvoirs des serpents, transmis de génération en génération, étaient inscrits dans leur propre métabolisme. Capables eux-mêmes de se régénérer par les mues successives, ils scindaient habilement les créatures et les réassemblaient pour leur bien-être. Ils les « finissaient », en quelque sorte. Khunrath, en particulier, avait le talent de faire renaître dans des corps plus aptes à les accueillir les victimes de morts violentes dues à une mauvaise distribution des cartes ou des rôles. Elle prenait sa tâche à cœur, déterminée à favoriser, en définitive, ceux qu’elle ressuscitait. Elle fragmentait leur psyché, leur procurait des parcelles d’autres archées qui étaient susceptibles de compléter leur future conscience, et construisait ainsi des individus enfin absolus.

Khunrath structurait une race accomplie sur les ruines de l’espèce qui l’avait chassée de l’Éden originel. C’était son triomphe personnel, la preuve que le serpent des caducées n’était pas seulement décoratif. Elle guérissait les failles de l’Humain en toute humilité.

12
Elle était assez jolie, cette brunette piquante qui dormait dans la même chambre que nous.
– « Tu vas la surveiller, mon charmant Damien. Tu vas veiller sur elle comme tu veillerais sur ton bien le plus précieux. »
La Reine savait être impérative. Un comble. Tout à ma joie de la retrouver, si ravissante et inaccessible, comme lors de notre première rencontre quand son parfum tournait autour de mes récepteurs olfactifs en affolant mes synapses, je ne posais aucune question, même si la présence de cette femme entravée sur un sommier défoncé était à même d’en interpeller plus d’un. Hortense, la Reine, ma Reine, cherchait toujours, vis-à-vis de moi, une posture facilitant la plongée de mon regard dans son décolleté incroyable. Elle s’était agenouillée pour m’accueillir et avait superbement ignoré Théo. Je me rengorgeai de cet honneur qu’elle me faisait, mais avais énormément de mal à me noyer dans ses yeux, perdu déjà dans les vallons obscurs et gonflés par son désir pour moi. Évidemment, elle ne l’avouerait jamais !
J’avais insisté pour que Théo partageât la chambre avec la fille et moi, de manière à surveiller les agissements du bellâtre, mais aussi parce que cette créature en ces lieux, menottée aux barreaux de métal du lit, me mettait mal à l’aise. Hortense avait alors jaugé mon compagnon de haut en bas, sans sourciller, sans préciser si celui-ci lui semblait plus ou moins charmant que moi. Elle avait dit oui du bout des lèvres, d’un ton qui éludait la présence d’un tiers. C’était Elle et moi, à l’évidence. Le message était passé, mon cœur battait la chamade.
– « Veille sur elle, mon amoureux transi ! Elle est fragile, elle a besoin de toi, sans doute plus que moi pour l’instant. Tu vois cette perfusion ? Tu dois prendre garde à ce qu’elle soit toujours alimentée de manière régulière. Ne laisse personne d’autre approcher, même pas ton ami ! Je te fais confiance, Damien. En souvenir de tout cet amour que nous avons vécu ensemble. »

La demande était claire et sincère. Seuls les souvenirs d’amour vécu ensemble me chiffonnaient. Mais les foutus toubibs m’avaient tellement drogué que j’avais sûrement occulté ce passage de ma relation avec la Reine.
Comment ne pas lui faire confiance ?

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 5/10)

9
Khunrath glissait le long des pierres cyclopéennes aux jointures parfaites, pressée de retrouver la Chambre Sacrée. La Grande Déesse était enfin de retour. Sa Dame revenait du monde d’En-Bas, mais elle avait quitté l’Éanna et les autres demeures depuis si longtemps que le serpent pensait avoir rêvé sa présence auprès d’elle.
« Le temps ? Qu’est-ce que le temps en regard des engagements tenus dans les heures grises de la fin d’un règne, quand les hordes barbares déferlèrent le long des vallées désertiques, alléchées par la promesse d’une terre fertile ? La boue était préférable à la poussière. Ils immolèrent le Taureau, gardien des sceaux, et écrasèrent ses sœurs rampantes, pourtant si belles, ainsi parées de leurs écailles miroitantes sous la lune bleue.
Le temps n’est rien face aux serments. Il ne soigne pas les plaies des édiles humiliées. Il les referme à peine. »
Khunrath exultait. Elle aurait sautillé de joie si la nature avait conservé sa morphologie antique, celle qui la voyait mue par les quatre petites pattes dont elle n’avait pas tant que ça l’usage. Depuis, elle ne courait plus. Elle glissait avec sensualité le long des boyaux obscurs que son corps si doux et lisse connaissait par cœur. Chaque aspérité lui était familière. Depuis le temps qu’elle et les rares survivantes se cachaient du regard torve des hommes, elles avaient eu tout loisir pour explorer les entrailles de la Terre et le dédale des galeries vibrait désormais du souffle sacré. Khunrath avait catégoriquement discerné, entre les nombreuses pulsations qui animaient les profondeurs de la planète, la signature clairement identifiable de celle qu’elle attendait depuis toujours. Nulle question de prophétie, même si l’esprit naïf de Nora était certainement le dernier maillon de la longue chaîne d’êtres élus parce que victime avant d’être bourreau.

Inanna avertissait de son retour et serait vêtue de colère. L’avènement du Principe Féminin universel et fécondateur remplissait le somptueux reptile d’allégresse. Les heures sombres voyaient poindre l’aurore. L’ère obscure, pendant laquelle l’homo sapiens avait capturé l’étincelle de vie pour son seul usage jusqu’à l’étouffer et l’éteindre sans avoir conscience que c’était sa propre existence qu’il annihilait de la sorte, laisserait la place au Soleil.
Mais la Dame revenait enfin. Il s’était sans doute écoulé une microseconde sur le cadran de l’horloge cosmique depuis sa descente dans le monde d’En-Bas, mais cette parcelle de temps avait paru quatre millénaires à Khunrath et ses sœurs qui attendaient dans la nuit. Elles avaient conservé de leur gloire quelques dons qu’elles mettaient à profit pour réveiller des créatures de leur mort inutile. Ainsi, la Grande Déesse, dont la reviviscence ne serait pas simple, disait-on, trouverait dans les sanctuaires érigés au cœur du limon des êtres complets pour vaincre l’hégémonie de la stérilité, des vulves aptes à jouir jointes à des phallus d’une virilité sans faille.
Enfin !
Le labyrinthe vibrait du souffle divin auquel répondaient d’innombrables chuchotements qu’une oreille peu habituée aux chants du peuple ophidien interpréterait comme autant de sinistres sifflements. La joie était pourtant perceptible, la joie, et un triomphe teinté d’humilité qui seyait particulièrement bien à la douce Khunrath. Mais les siècles passés dans les entrailles du monde avaient sans doute métamorphosé sa compagne et même si le serpent avait en mémoire les divers avatars d’Inanna, notamment la dernière incorporation qu’elle lui avait connue, malgré les souvenirs encore très prégnants, elle ressentait une sourde inquiétude : la reconnaîtrait-elle ?

10
Renan Taggert avait redescendu quatre à quatre les marches de l’escalier du grenier. Il courut de porte en porte, et trouva enfin la voie par laquelle le voleur s’était introduit. Il s’y précipita, manquant arracher le rideau qui voletait devant la baie vitrée de la chambre d’ami. Le capitaine espérait apercevoir une silhouette, un véhicule suspect ou tout autre indice que son œil exercé lui permettrait d’identifier. Peine perdue. L’enclos était désert et la route vide de toute circulation. Le coupable devait être loin maintenant.
Pourtant, une broussaille plus chiffonnée que d’ordinaire attira le regard de Taggert. Il traversa la petite propriété en quelques enjambées pressées. Arrivé face au buisson, il écarta les branches sans précaution ; des ronces qui lui griffèrent les mains. Là avait été jetée une vieille robe de Magalie, sans doute dénichée près de la cachette dans le grenier. Avant de s’en saisir, Renan la palpa méticuleusement. La statuette était dissimulée dans les plis d’un tissu printanier hors de mode. Il n’avait aucune réponse aux nombreuses questions qui s’entrechoquaient dans sa tête, mais était extrêmement soulagé. Il s’agissait de mettre l’objet de toutes les convoitises à l’abri, et il ne connaissait qu’un lieu dans lequel personne ne se risquerait à se glisser pour la dérober : son bureau parisien, au sein de la Grande Maison telle qu’on la désignait dans les romans de gare.
Il ramassa la figurine, qu’il laissa dans la robe de Magalie. L’imprimé léger ne la protégerait pas vraiment, mais l’idée de rapporter à Paris une tenue estivale de sa chère compagne le ravissait. Il dissimula l’ensemble sous une masse de documents qui traînait ad vitam aeternam dans sa voiture.

Alors qu’il venait de refermer le coffre du véhicule, il entendit Magalie l’appeler. Elle était sur le perron de la villa, une tasse fumante à la main, les yeux exorbités devant le spectacle inhabituel que Renan offrait au voisinage.
– « Je t’apportais un café chaud pour ton réveil. Qu’est-ce que tu fais dehors, dans cette tenue ? »
C’est alors qu’il se rendit compte qu’il était entièrement nu, et que la fraîcheur d’avril dans la campagne nantaise était piquante.
– « Mon téléphone… Il a sonné… », bredouilla-t-il, cherchant une excuse afin de ne pas inquiéter Magalie. Elle quitterait la région séance tenante si elle apprenait qu’un voleur s’était introduit dans leur refuge, en pleine journée, alors qu’elle venait d’épuiser le gardien des lieux. De plus, elle préviendrait sûrement Yasmina que la statuette n’était pas en sécurité chez eux et leur faisait courir un danger. « Je suis obligé de retourner à Paris ! Ordre de la direction ! »
– « Maintenant ? On vient d’arriver ! Ils ne te foutront jamais la paix, c’est incroyable ! »
Elle retourna furieuse dans la maison. La porte claqua derrière elle ; de rage, elle abandonnait Taggert sous la froide et légère bruine de saison. Il courut en grelottant à sa suite. Un café brûlant ne serait pas de trop pour réchauffer ses membres raidis, mais il ne voulait pas laisser trop longtemps la statuette sans surveillance. Il se frictionna avec vigueur, puis alla chercher de quoi se vêtir. Magalie l’attendait sur leur lit, tentatrice bien décidée à sauver leurs rares vacances.
– « Moi aussi, je peux me promener nue, si c’est le désir de monsieur. Il suffisait de me le demander.
– Tu es magnifique, mais je dois filer. On reprendra cette conversation à mon retour, si tu veux bien. »
Tandis qu’il s’habillait, il songea subitement qu’il pourrait être dangereux pour Magalie de rester seule dans la maison avec ce rôdeur en quête de son larcin disparu. Il reviendrait certainement finir son travail et sa réaction pourrait être violente lorsqu’il s’apercevrait que la statuette n’était plus dans le buisson. Mais d’un autre côté, il était hors de question d’inquiéter sa compagne et elle ne voudrait jamais retourner si tôt avec lui à Paris, en mettant ses projets de côté.
Taggert avala le café encore chaud et courut à sa voiture. Il vérifia que le coffre n’avait pas été forcé et que la Sheela Na Gig était toujours à sa place. Tandis qu’il s’asseyait au volant, il eut une pensée attendrie pour la jolie fille qui l’attendait sur le lit, sans doute interloquée que son charme n’eût pas mieux agit. Il appela Patrick Le Guezennec, un de ses anciens collègues, qui avait été muté dans la région pour d’obscures raisons, mais en qui il avait toute confiance. Après lui avoir expliqué en quelques mots la situation, il le chargea de surveiller étroitement la propriété et de ne jamais laisser Magalie seule. Patrick était un des plus proches amis du couple et sa présence constante ne devrait pas la surprendre.
L’accord empressé de Le Guezennec rassura le capitaine. Celui-ci s’engagea sur l’autoroute l’esprit un peu plus léger.

Il avait parcouru environ deux cents kilomètres quand un bruit sourd résonna dans la voiture. D’ordinaire, Taggert conduisait vite. Pourtant, les cognements répétés à intervalles réguliers, symptômes évidents d’un ennui mécanique qu’il essayait d’identifier en tendant l’oreille — il pensa tout de suite au cardan — l’inquiétait assez pour qu’il réduisît considérablement son allure. Les automobilistes le doublaient et accompagnaient leur manœuvre de coups de klaxon rageurs, mais il ne s’en souciait pas. Il indiqua avec le clignotant droit sa volonté de sortir à la prochaine bifurcation. C’est alors qu’il vit une épaisse fumée blanche dans le rétroviseur.
Qu’une telle vapeur se dégageât du capot avant de la berline, là où se trouvait le moteur, n’aurait pas été bon signe, mais qu’elle s’infiltrât entre les interstices de la banquette et voilât la lunette arrière, était très préoccupant. Dès qu’il eut garé la voiture, Renan se précipita hors de l’habitacle et se mit à distance raisonnable afin d’observer le phénomène et de tirer les conclusions qui s’imposaient.

Rien ne lui venait à l’esprit, sinon qu’il devait se rapprocher suffisamment pour accéder au coffre et récupérer la statuette dont il avait la garde dans le dessein de la ranger à l’abri. Il eut un mouvement de recul lorsqu’une exhalaison plus dense profita de l’ouverture du compartiment pour s’échapper, puis il plongea les bras dans ce qu’il imaginait être une fournaise afin d’en extraire la figurine. Celle-ci était étonnamment froide ; Renan ressentait même, par endroits, des ondes glaciales au travers du coton de la fine tunique qui l’emmaillotait. Quand il fut rassuré quant à la suite des évènements, il cala la Sheela Na Gig sur le siège passager et reprit sa place. Il s’apprêtait à redémarrer à l’instant où il sentit une caresse, douce et impérative à la fois, sur sa cuisse ; elle malaxait ex professo la hauteur de sa jambe et s’approchait de la naissance de son pubis. Il ôta malgré lui la clef de contact. Est-ce le froid qui le paralysait ou la peur de découvrir à qui appartenait cette main conquérante ? Il retrouva assez de force pour se tourner lentement. La jeune femme était tout sourire. Les pensées se succédaient très rapidement dans le cerveau du capitaine, pendant que son sexe était libéré par de très savantes manipulations. L’enjôleuse était certainement une auto-stoppeuse espérant ainsi gagner son billet de voyage, se disait-il. Elle s’était assise tandis qu’il prenait lui-même place dans le véhicule, mais qu’avait-elle fait de la statuette ? L’avait-elle déposée à ses pieds ? L’avait-elle jetée hors de la voiture, sans vergogne ? La fille le branlait, toujours sans mot dire ; Taggert cherchait à reprendre le contrôle de lui-même, pourtant seule sa queue semblait vivante. Elle réagissait aux caresses par des frémissements que son propriétaire ne maîtrisait pas. La clandestine, de toute éternité souriante, se pencha et emboucha le vit dressé. Renan se révoltait, amoureux de Magalie, fidèle par volonté, intègre par vocation ; aucun son articulé ne parvenait à sortir de son gosier serré par la surprise et l’angoisse, sinon quelques gémissements de plaisir alors que la langue s’activait et léchait méthodiquement son gland.
Encore et encore.

Taggert allait jouir au fond de la gorge d’une inconnue, d’une Mademoiselle Sans-gêne très habile et assez perverse pour le sucer sans son autorisation. Il résistait — toujours sans autres effets que des grognements satisfaits — en appelait à sa compagne, s’interdisant d’éjaculer entre des lèvres étrangères. Il ressentit une violente douleur dans le bas des reins. Sa queue disparaissait entièrement dans le O bouillant qui la gobait. Sa vue se brouilla et il s’évanouit.
Il recouvra ses esprits quand sa passagère entreprit de le chevaucher, face au volant. Elle tenait fermement son sexe droit et dur afin de le glisser en elle. Renan ne pouvait pas esquisser le moindre geste. Il aurait voulu la repousser, la jeter hors de sa voiture, mais son corps entier, à l’exception du pieu que la fille enrobait désormais de ses humeurs intimes, était engourdi. Elle s’empala totalement ; elle rejeta la tête en arrière et manqua de peu d’écraser le nez de sa victime. Celui-ci n’apercevait que son dos, qui se haussait et descendait devant ses yeux selon un rythme lancinant. N’étant pas tout à fait investi dans la sarabande, le capitaine avait l’opportunité de détailler l’étrange tunique qui revêtait en partie son amazone. Une ferrure d’or ouvragée fermait à hauteur de l’échine un corsage léger dont les plis libéraient les seins pour se rejoindre en haut de la croupe et façonner l’ébauche d’un premier volant. Un ruban ocre soulignait les courbes de la poitrine, laçant l’échancrure pour remonter sur la nuque en un col Médicis désuet. Le cotillon, que la conquérante avait roulé autour de ses hanches pour faciliter ses gestes, semblait agrémenté de trois ou quatre volants en pointe, qui formaient ainsi une jupe à trois étages décorés de rectangles bleu délavé et de croix blanches.
La singulière auto-stoppeuse, à moins de faire partie d’un groupe folklorique qui l’aurait abandonnée sur l’aire de repos de l’autoroute, n’était pas habillée de manière très conventionnelle, se disait Taggert désormais totalement détaché de l’action qui se jouait autour de sa verge.
Sans doute peu soucieuse de son manque de conformité avec la mode contemporaine, ou estimant que le moment était mal choisi pour émettre un jugement pertinent sur sa tenue, la cavalière grogna et accéléra le mouvement de balancier de son bassin contre le pubis du policier. Il avait la sensation d’une explosion imminente ; il ne percevait que les battements fous du sang irriguant sa queue tant sollicitée. Toujours en proie à l’étrange engourdissement qui s’était emparé de lui à l’instant même où il avait croisé le regard de la jeune femme, il se demandait si tout l’afflux sanguin disponible n’avait pas été dirigé exclusivement vers son sexe de manière à favoriser une érection dont seule la violeuse profitait réellement.
Ils jouirent ensemble, elle cria, il fut soulagé.

Elle pivota vers lui, sans bouger le bas-ventre qui emprisonnait encore le pénis en déroute. Elle était probablement enfin décidée à lui parler, mais le capitaine n’en sut jamais rien. Il sombra dans un lourd sommeil.
Il émergea quelque temps plus tard, mais sans pouvoir évaluer la durée de ce néant. S’il n’avait pas été dans l’obligation de retoucher sa tenue par souci de pudeur, il aurait pensé avoir rêvé la compagnie de l’auto-stoppeuse. Son dos le faisait souffrir, et son bassin était bloqué par d’effroyables courbatures. Il grimaçait en remontant ses pantalons qu’il avait à mi-cuisses. Il étira ses muscles endoloris. Puis il tenta de se tourner vers le siège passager, pour surprendre sa tortionnaire, elle aussi sans doute plongée dans un profond assoupissement. Elle imaginait sûrement avoir gagné son trajet, voire la reconnaissance du conducteur en le violentant de la sorte, mais c’était mal me connaître, se disait Taggert. Sa vision périphérique apercevait les seins lourds soulignés par le ruban lacé et le voile plissé en corsage à la crétoise, mais quand il pivota, il ne vit que la Sheela Na Gig telle qu’il l’avait déposée précédemment.
Il sortit pour faire quelques pas et tirer au clair toute cette histoire. Une fille qui viole un automobiliste était affaire peu courante. Elle ne devait pas être loin, peut-être en train de perpétrer un nouveau forfait dans une deuxième voiture avec un pauvre type paralysé par ce froid étrange qui avait condamné Taggert à la soumission.
Mais le parking était désert. L’auto-stoppeuse était sans doute hors d’atteinte, passagère du véhicule d’une victime trop heureuse d’avoir dégotté une jolie femme si peu farouche. Les hommes sont d’une incroyable naïveté à propos de tout ce qui touche leur sexe. Taggert en avait des preuves tous les jours, même s’il n’officiait pas dans les services concernés par la prostitution.
Il retourna à son automobile, vérifia la boîte à gants par acquit de conscience, et démarra.

Plus aucun bruit ne perturba le reste du trajet. Pourtant, Renan n’y prêtait plus attention ; il était trop absorbé à dénouer le fil des derniers évènements qu’il se remémorait afin de comprendre ce qui se fomentait. Il n’aperçut pas non plus les voiles ambré, lilas ou aigue-marine qui flottaient haut dans le ciel, en triangle, et qui semblaient escorter la berline.
Il ignorait que ces mêmes voiles avaient croisé quelque temps auparavant un cabriolet jaune vif roulant à vive allure sur cette portion de bitume, mais qu’ils ne s’étaient pas contentés de l’accompagner.

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 4/10)

7
Je me méfiais de ce type à belle gueule. Je n’aimais pas la concurrence, et voir débarquer dans mon microcosme un rival potentiel me déplaisait. Il était sympathique, c’est vrai, affable, d’un abord facile. Il montait sur les bancs du parc pour haranguer les pauvres bougres qui rôdaient entre deux séances thérapeutiques, les tempes rougies par les électrodes et de la graisse dans les cheveux. Il leur parlait d’une autre vie, d’un autre temps, d’autres êtres, identiques à nous, en tous points semblables, mais ceux-ci vivaient réellement, sans avoir des infirmiers aux masques de loup aux basques.
Je me méfiais de ce type, mais il me fascinait. Autant de naïveté, c’est émouvant, non ?

Nous avons lié connaissance. Nous avons copiné — enfin, dans la limite que j’avais fixée, disons qu’il avait trouvé en moi une oreille moins abrutie de drogues que les autres — et il me raconta plus de saloperies que toute la clique des givrés réunis n’avait jamais osé imaginer, malgré leurs cerveaux dolents ou les médications hasardeuses des apprentis sorciers qui les piquaient jours et nuits.
J’étais dans cet enfer, car j’aimais une femme sublime et Théo — il s’appelait Théo — était là parce qu’il prétendait venir d’ailleurs, d’un monde corrompu dont il était le sauveur bien malgré lui.
Un malade !
Un malade qui m’amusait et nous n’avions pas l’occasion de rigoler tous les jours dans ce trou. Pas si fou, le Théo ! Il était même très sensé alors qu’il mettait au point ce projet d’évasion. Nous avons solennellement dit adieu aux masques de loup, j’ai empaqueté dans une blouse ma Voie lactée et nous nous sommes fait la belle !
C’était hier, la semaine dernière, une éternité.
Théo n’avait pas menti, il y avait une faille dans le système. Il avait peut-être raison pour tout le reste, allez savoir ! Je décidai de lui confier mon secret à propos de ma Voie lactée personnelle, mais je n’en ai pas eu l’opportunité. En attendant d’éventuelles réponses à toutes ces questions dont je me foutais éperdument en définitive, nous nous étions trouvés comme par enchantement devant la villa d’Hortense. Théo éclata de rire, quand je lui fis part de cette constatation : « mon pote, le flûtiste à tête d’oiseau manque à notre virée ! »
– « Le Père machin, là… comment l’appelles-tu déjà ?
– C’est Jean !
– Un drôle de volatile, non ? T’es barjot Damien, c’est moi qui te le dis. Et crois-moi, je m’y connais.
– J’entends des pas… », soufflais-je alors que je venais d’actionner la sonnette et que je collais mon oreille à la porte d’entrée de la grande bâtisse. « C’est Hortense, c’est elle, c’est la Reine ! »
Théo ne riait plus. Il m’affirma entendre d’étranges vocalises, quelques mesures de l’aria « Der Holle Rache kocht in meinem Herzen » de Mozart.
Cela ne m’évoquait rien. Les pas se rapprochaient.
Je trépignais d’impatience.

8
Renan Taggert tenait la statuette serrée contre lui. Il éprouvait une légère angoisse au contact de la Sheela Na Gig qui ne lui inspirait pas confiance, mais c’est surtout la peur de la laisser tomber qui motivait ce comportement protecteur. Il alla dans le grenier de la demeure pour y cacher la figurine en présence de Yasmina afin qu’elle pût la récupérer si elle le désirait, sans que la présence du policier fût nécessaire. Il lui remit une clef de la maison. Ils redescendirent silencieusement.

Magalie avait déposé dans des coupelles quelques fruits et des biscuits sablés pour accompagner le café. Yasmina refusa poliment. Elle prétexta un rendez-vous à Paris le soir. Les deux filles s’étreignirent et Renan reconduisit Yasmina à sa voiture. Aucun mot ne fut échangé entre eux, comme si une chape de plomb avait définitivement été scellée sur le secret partagé par les deux complices, mais il n’y avait aucune gêne. Ils savaient la valeur de ce qu’ils détenaient, même si la réelle signification de la statuette échappait au capitaine, et il n’était pas besoin d’en dire plus. Après un ultime signe de la main, Yasmina fit crisser une dernière fois les graviers du chemin et emprunta la route départementale menant au centre du village, puis à la voie rapide.
Un long moment après que le cabriolet eut franchi les limites de la propriété, Taggert demeura debout devant l’entrée. Il fixait le vide et se repassait in petto le film des évènements qui l’avaient conduit à cacher une pièce archéologique sans doute précieuse sous des hardes dans un grenier ouvert aux quatre vents. Puis il chassa pour un temps ses réflexions, s’estimant toujours en vacances, et alla rejoindre Magali au salon. Celle-ci l’attendait nue sur le canapé. Renan resta coi un instant. La vision du corps en apparence si fragile de sa compagne acheva de bouter les pensées « professionnelles » du policier hors de son crâne, pour les remplacer par une chronologie qu’il voulait inventive et qui finirait par leurs soupirs — au bas mot — ou leurs cris de plaisir. Il saupoudra le tout de halètements terriblement excitants. Il approcha en silence du sofa, un petit sourire gourmand aux coins des lèvres.

Magalie, magnifique créature raffinée, savait se comporter en véritable salope ; elle dégrafa dans la minute les pantalons et s’empressa de saisir entre ses paumes ardentes l’oisillon qui prenait déjà des proportions intéressantes. Le membre palpitait alors qu’elle le comprimait avec délicatesse tout en humectant le méat d’un filet de salive. Les poings étaient fermés sur la queue depuis la naissance de la hampe jusqu’au gland rougissant. Ils ne bougeaient pas, n’esquissaient même pas un va-et-vient traditionnel, mais se contentaient de serrer doucement, par vagues, le vit. La jeune femme lécha ensuite longuement la partie émergée ; elle alternait langue et léger souffle, chaud et froid. Elle ne le branlait toujours pas. La pression seule s’accentua et arracha une grimace à Taggert. Il était debout, son jean sur les chevilles ; elle était à genoux sur les coussins moelleux et faisait saillir les rondeurs de ses fesses en une posture obscène. Magalie savait que cette position rendait fou son complice. Celui-ci contemplait les rotondités avec passion. Il bandait de plus en plus. Elle emprisonnait sa queue entre ses doigts et crachait de petits postillons qu’elle récupérait aussitôt la chair mouillée, puis expirait derechef une bise glaciale sur la turgescence bouillonnante.
Alors qu’il tentait une caresse vers le cul offert à son regard, elle emboucha tout d’un coup l’intégralité du vit, tout en le lâchant afin de s’accrocher aux testicules qu’elle malaxa avec précaution. La pression était désormais succion, mais toujours sans aucun mouvement. Seule la langue titillait la nervure et l’escaladait pour se laisser glisser ensuite sur toute sa longueur ; puis, Magalie aspira fortement le membre qui gonflait de plus en plus. Elle le tétait en creusant ses joues, puis vrillait sa prise pour observer du coin de l’œil le visage de son amant.

Quand elle reconnut certaines vibrations annonciatrices d’un jet puissant, elle recracha le morceau pour souffler doucement sur le gland devenu énorme. La sensation de froid brisa sur-le-champ l’ascension orgasmique de Renan. Il soupira, entre jouissance contenue et frustration, mais ne fit rien pour réintégrer le fourreau buccal. Le jeu de Magalie qui s’amusait de braise et de glace avec son pieu incendié le rendait dingue. De plus, il était perdu dans la contemplation du cul qui bougeait maintenant d’avant en arrière et mimait une pénétration virtuelle. Celui-ci frémissait selon le rythme du balancement des hanches, comme si un être invisible le possédait pendant que sa propriétaire empoignait de nouveau Renan. Les reins faisaient une vallée ombragée par le relief des fesses mouvantes et la ligne de partage entre obscurité et lumière mettait en valeur la taille de Magalie. Elle l’avala plus rapidement cette fois-ci, estimant que les pressions manuelles avaient eu leur heure. Ses lèvres, fines en temps normal, devenaient grasses et palpitantes quand elles astiquaient la matraque de son capitaine. Elles se firent coussinets de soie afin d’exciter encore plus, puis rondelle vigoureuse qui entourait la tige épaisse. La succion, de plus en plus vive, emmena derechef l’homme aux frontières de la jouissance, mais sa compagne veillait. Elle ne voulait surtout pas se priver d’un outil de si plaisantes proportions en elle, quel que fût le chemin choisi. Sa bouche cercla avec fermeté la verge, bloquant ainsi la montée de la sève. Puis elle se recula légèrement pour souffler un léger vent frais qui ne réussit pas à calmer le feu. Renan inonda de foutre le visage de sa belle. Elle eut juste le temps de fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, la mine contrite de son époux la fit éclater de rire. Elle chercha par habitude le pénis vidé de sa substance pour le câliner tendrement, mais la queue tendue qu’elle trouva lui augurait une suite à sa fellation savante.
– « Baise-moi, Renan ! vite, explose ma chatte, maintenant… maintenant ! »
Elle hurla presque cet ordre et l’officier s’empressa d’obtempérer.
Elle ne changea pas de posture. Renan fit voler ses derniers vêtements sans quitter des yeux le postérieur convoité. Puis il fit le tour du canapé et saisit le bassin de Magalie. Sans autre préliminaire, il enfonça très lentement son membre entre les voiles de chair qui l’accueillirent en s’humectant plus que nécessaire. La position a retro excitait le mâle dominateur en lui que refrénait toujours Taggert et la part animale de Magalie. Elle savourait d’autant plus la saillie qu’elle avait pleinement conscience d’être montée plutôt qu’aimée, même si elle n’avait aucun doute quant au respect que son homme avait pour elle. Pourtant, le retour à la condition de femelle, la croupe soumise à la fougue d’un valeureux soudard sabrant avec une énergie guerrière sa fente distendue lui plaisait particulièrement.
C’était peut-être sa posture favorite, même si elle ne s’en vantait pas.
Elle pouvait facilement ainsi actionner le bouton qui inféodait les flux de plaisir irradiant son ventre, la main entre ses cuisses alors que le fauve la turbinait et qu’elle lui offrait une vue imprenable sur ses hanches larges et les courbes d’une amphore au col pincé. Le contact sur sa peau des doigts crispés par l’effort accentuait cette sensation d’être fourreau servile, mais elle dirigeait la charge par le contrôle incessant du muscle constrictor de sa vulve autour de la queue qui la trouait. Les pressions exercées auparavant par ses phalanges serrées sur le mât étaient maintenant créées par son intimité. Quand l’épaisse corde de chair vibrait trop fort, elle contractait l’anneau qui bloquait toute velléité de jouissance prématurée.

Le mâle la besognait en appuyant désormais ses paumes sur ses épaules. Renan avait posé ses pieds sur l’accoudoir pour clouer plus efficacement Magalie entre son pubis tendu et les coussins. Il ceinturait sa taille avec ses mollets, puis ses chevilles à mesure que la cambrure des reins s’amplifiait et faisait aller et venir sa membrure en de furieux arcs de cercle dont il était malaisé de déterminer l’axe. Il sortait presque entièrement de sa chatte pour replonger aussitôt en elle avec une violence non contenue ponctuée par des « han » de bûcheron. Un voyeur ironique aurait espéré le « timber » final à l’heure où la semence du fourreur inonderait le terreau fertile, mais Magalie et Renan invitait rarement des « voyeurs ironiques » à mater leur union. Et Magalie était trop occupée à bloquer l’éjaculation du vaillant baiseur qui la conduisait lentement mais sûrement vers un torrent d’extase, pour émettre un jugement malicieux sur la faconde bestiale de son sabreur.
« Couilles vidées, bite exacerbée », c’est bien connu ! Après avoir longuement fouillé les entrailles de sa campagne — et victime d’une crampe, ce qu’il ne lui avoua pas —, Renan profita d’une accalmie dans les cris de Magalie pour lui proposer une partie de bilboquet. Il s’enfonça une ultime fois en elle, afin de prouver qu’il restait le maître présumé, puis il s’étendit sur le canapé pour qu’elle le chevauchât, les genoux repliés près de ses seins qu’il avait jusqu’alors ignorés.
Il se contenta de les regarder, fasciné par les cercles que les tétons décrivaient alors que sa compagne montait et descendait son cul autour du mât luisant. Celle-ci s’acharnait, le visage déformé par une forme de fureur. Estimant que la gourmandise est un vilain défaut et qu’elle avait joui suffisamment pour tenir les prochaines années sans avoir recours aux services d’un mâle, elle astiquait désormais Renan afin qu’il crachât les dernières cartouches en sa possession. Il lança son bassin très loin, manquant de désarçonner sa cavalière et poussa un cri guttural, qui se noya dans une suite de borborygmes d’une vulgarité sans nom. Elle l’éperonna et enfonça au plus profond d’elle-même la lance d’où jaillissaient des flots de sperme bouillant. Vaincue par l’effort, elle s’affala sur le torse de la bête qu’elle avait domptée à force de ruses si féminines. Elle sentit en elle le pieu devenir asticot.
Cela la faisait toujours sourire.
La respiration de son compagnon se fit plus régulière. Il s’était endormi. Elle savoura son triomphe.

Quelque part dans la vaste maison, un carillon sonna. Il était dix-sept heures. Renan Taggert flottait dans les limbes d’un sommeil lourd. Magalie l’avait épuisé. Une courte sieste lui permettrait de récupérer un semblant de force afin de monter à l’assaut de la citadelle… Il se rêvait sur une plage, revêtu d’une armure qui dissimulait son corps. Seul son sexe émergeait de la cuirasse. Un orifice avait été aménagé à cet effet. Le sable s’enfonçait sous ses pieds et la plaque ventrale métallique cisaillait à chaque pas la racine de son membre, ce qui lui procurait une sensation d’étirement douloureuse ou d’un léger déchirement.
La mer craquait sous les pas d’un géant drapé dans la housse de couette dont le couple avait fait l’acquisition quelques jours plus tôt
Un craquement plus prononcé que les autres le réveilla.
Quelqu’un marchait au-dessus de sa tête.
Il se tourna vers Magalie, mais se trouva nez à nez avec la table basse. Il réalisa qu’il était vautré sur le canapé et que sa compagne était sans doute à la cuisine, afin de le laisser reprendre des forces. Il se leva d’un bond.
Le grenier… La figurine…
Silence, désormais. Il avait pourtant entendu des pas sur le plancher du comble. Il courut vers l’escalier menant à l’étage. Il aperçut du coin de l’œil Magalie qui essuyait quelques pièces de vaisselle utilisées lors du repas partagé avec Yasmina. Il grimpa les degrés quatre à quatre, poussa la porte et se précipita vers la cachette.
La statuette…
La statuette avait disparu.

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 3/10)

Jaquette 10, 11, 12, la Mort est jalouse !5
Ce foutu toubib avait cafté ! Salaud !
Je chantonnais cet air, avec le rythme d’un train dont les roues heurtaient les interstices des rails. Cefoututou — bibacafté — Salaud — Cefoututou — bibacafté — Salaud…
Cela me permit de ne pas perdre pied, de ne pas devenir fou, entre ces quatre murs mous placés autour de moi afin de me garder à l’abri de l’extérieur. Les premiers jours, j’ai passé beaucoup de temps à étudier les capitons. Je cherchais comment déboutonner — il y a toujours une boutonnière quand il y a des boutons, tout le monde vous le dira — l’ensemble de la prison utérine.
Puis, j’ai laissé tomber !
J’ai opté pour une solution classique pratiquée par tous les détenus dans toutes les geôles de l’univers. Je me suis masturbé pendant des heures et des heures, jusqu’à m’écrouler d’épuisement. Je me branlais avec rage et désespoir, mais également avec la conviction que mon sperme construirait un chemin lumineux qui me conduirait hors de ma cellule. J’étais persuadé que la Voie lactée était la réponse. Elle était évidemment constituée des sédiments de toutes les pollutions nocturnes que subirent les enfants et les réclusionnaires. Car les enfants sont captifs eux aussi, mais c’est un autre sujet. Voilà un thème de livre passionnant, mais j’y reviendrais un jour ou l’autre, à l’aube de ma délivrance.
Car il y a toujours une aube, après la nuit !
Mais avant de pouvoir se vanter d’avoir élaboré sa propre Voie lactée, une Voie lactée bien sûr plus modeste, une portative, peut-être une Voie lactée demi-écrémée et pourquoi pas pliable, il fallait produire.

J’invoquais mes conquêtes. Chacune avait un attrait particulier. J’avais donc établi un catalogue en fonction de mon humeur, de la taille et de la dureté de mon sexe à l’instant où je commençais à astiquer celui-ci. Il me semblait capital d’économiser sur les fantasmes : surtout ne pas tout dilapider tout de suite. Je bandais parfois sans avoir recours à une vision érotique, et c’était ça d’acquis !
Et en toute fin d’inventaire, trônait l’acmé de mes convoitises : La Reine, MA Reine.
Je peux l’avouer maintenant que ma Voie lactée est presque terminée. C’est à Elle que je la dois, cette échappatoire. Mon chemin de Damas libérateur est l’œuvre collective de ces femmes aux croupes larges et bombées, aux seins emplis comme des mondes à conquérir et aux voiles arachnéens affriolants, mais à l’heure où les masques de loup entraient dans ma cellule pour tester de nouveaux procédés électriques et chimiques afin de me délivrer du mal — ainsi soit-il — l’ultime jet de semence extrait de ma queue endolorie lui fut dédié.
À Elle seule !

6
Angéline profondément endormie était pelotonnée contre Nora. Celle-ci, tout en savourant les derniers effets des orgasmes dévastateurs que la belle lui avait procurés, regardait autour du grand lit. Elle n’avait pas d’autres repères que ce champ de bataille, témoin des frasques de la nuit… De la nuit ? Ou du jour ? Combien de jours ? Combien de nuits ?
Elle n’avait plus aucune notion du temps. Il n’y avait pas de fenêtre qui aurait permis d’apercevoir la lumière extérieure ou un bout de ciel. Il lui était donc difficile de décider s’il faisait jour ou combien d’heures étaient passées depuis qu’elle et Angéline avaient fait l’amour ; une éternité, évidemment, qui succéda aux flots ininterrompus de plaisir comme elle n’avait jamais connu. Elle n’osait pas repenser à ce pénis jailli de son propre entrecuisse ou à celui qui la pénétrait et lui donnait de nouvelles extases, si différentes de celles maintes fois explorées. Elle n’avait aucune explication rationnelle, mais réflexion faite, elle n’en avait pas non plus sur sa présence ici. Elle n’avait qu’un souvenir confus d’une effroyable souffrance en préambule à la tendresse d’Angéline et à sa jouissance, sans pouvoir déterminer quel drame avait pu provoquer une telle douleur.

Son corps ressentait encore, en de courtes, mais violentes vibrations, les échos des flux orgasmiques catalysés par l’art consommé de celle qui s’était présentée comme sœur Angéline et dont le bras enserrait son cou. Elle tenta de l’écarter légèrement et la « religieuse », sans se réveiller tout à fait, ouvrit un œil qu’elle referma aussitôt pour replonger dans le sommeil. Nora se glissa alors hors de l’étreinte et s’assit un temps sur le bord de la couche. Elle ne sentait plus ses jambes. Elle attendit quelques minutes avant de se lever et d’explorer les lieux.
La pièce semblait très vaste et chichement meublée. Elle discerna une commode de facture classique, sans grand intérêt, ainsi qu’un chevet fixé à la tête de lit. Le reste de la salle se perdait dans une obscurité dense, trouée uniquement par une forme de pinceau de lumière douce qui baignait Angéline. Alors qu’elle cherchait de quoi se vêtir, elle ne trouva aucune tenue dans l’alcôve, ce qui supposait peut-être que les deux filles étaient arrivées nues dans cet endroit, à moins qu’une femme de chambre ait intentionnellement fait disparaître les habits, au moins pour les ranger, ce qui ne vint pas à l’esprit de Nora. Les tiroirs du meuble étaient vides. Elle retourna vers la couche pour s’envelopper dans le jeté qui traînait par terre. Puis elle entreprit de dénicher une porte, sans oser s’aventurer trop loin dans les ténèbres. Elle tâtonnait encore quand le faisceau de clarté s’élargit lentement ; il éclairait maintenant une surface de plus en plus grande et dévoilait enfin les murs.

En découvrant l’aspect général de la salle, Nora étouffa un hoquet de surprise. Les parois, noires comme l’obsidienne, étaient particulièrement irrégulières, comme si elles avaient été taillées à même la roche. Elles rejoignaient une voûte sur croisées d’ogives, elles aussi sculptées dans la pierre. Au bout de quelques minutes pendant lesquelles elle examina la globalité du lieu, Nora en conclut qu’elle n’était pas venue de son plein gré dans cette grotte aménagée. Elle imagina qu’il lui serait nécessaire de garder sa lucidité et d’en appeler à un courage sans bornes pour ne pas paniquer, même si elle se sentait étrangement calme. L’environnement clos, telle une tanière protectrice, semblait l’apaiser. Elle prenait même du plaisir à caresser le minéral sensuel aux courbes sans aspérités. Il était chaud et très lisse sous sa paume, « semblable à de la chair », pensa-t-elle.

La paroi devenait translucide par endroits, tandis que Nora appliquait sa main dessus. Elle découvrit ainsi d’autres cellules identiques à celle qu’elle partageait avec Angéline. Certaines étaient vides, alors que d’autres étaient occupées par des couples dont certains faisaient l’amour.
Une salle attira plus particulièrement son attention. Dans celle-ci, une femme patientait, le buste posé contre une plaque enduite de laque bleu et les fesses levées vers le ciel du lit. Son excitation était visible. Elle ondulait doucement d’avant en arrière, compressant sa poitrine abondante ou la soulevant légèrement. Cette vision engendra chez l’observatrice de la scène des escarbilles intérieures qui vrillèrent ses reins. Elle contempla un long moment le jeu érotique qui se produisait devant ses yeux, sans comprendre ce qui se tramait réellement dans cette attente en offrande, quand elle vit un interminable serpent épais comme la cuisse de la future victime. Il rampait vers elle et déroulait ses circonvolutions dans une reptation écœurante. Nora, dans un réflexe incontrôlé, tapa de la paume contre la roche transparente pour prévenir la proie sans défense de l’attaque imminente du reptile immonde. Elle répéta ce geste plusieurs fois et de plus en plus fort, sans effets. L’animal approchait inexorablement ; il leva la tête pour examiner d’un regard froid la femme toujours occupée à osciller d’avant en arrière selon un rythme lancinant et Nora imagina qu’elle suivait la cadence d’une musique qu’elle seule pouvait ouïr. Peut-être était-elle droguée, afin d’apaiser par avance les subséquentes souffrances ou la contraindre au calme tandis que l’ophidien l’avalerait.

Celui-ci se redressa et entreprit d’enrouler ses anneaux le long d’une jambe, puis de la taille de l’offrande. Il enserra alors les seins et les comprima avec une douceur surprenante. La fille se cambra. L’animal était désormais entièrement lové autour du corps de sa proie qui semblait y trouver beaucoup de plaisir. Nora n’entendait aucun bruit depuis cette salle, mais ce qu’elle voyait la confirma dans cette idée. Malgré le caractère hypnotique de la scène, elle se résolut à la quitter des yeux, pour ne pas en découvrir plus. Elle fit quelques pas, singulièrement troublée, quand elle sentit une main sur son épaule. Elle sursauta. Un bras l’enlaça avec tendresse. Angéline déposa un baiser à la naissance de son cou, puis murmura, pour la rassurer :
– « N’aie pas d’inquiétude, ma belle. Sophie est tout à fait consentante. Et Khunrath ne lui fera aucun mal. C’est une fille, elle aussi. » Elle ajouta, avec un demi-sourire : « Sans doute même plus que nous !
– Khunrath ? C’est un nom étrange pour un… serpent, non ? », demanda Nora en même temps qu’elle se cambrait presque malgré elle pour plaquer ses fesses contre le pubis de son amante.
– « Probablement ! Je ne crois pas ! Cela lui va bien, et puis il faut nommer les Êtres, c’est important. Chaque nom a une symbolique forte, sais-tu ? Khunrath est là depuis des temps immémoriaux. Elle est la gardienne des lieux. C’est elle qui m’a initiée et m’a aidée à accepter la petite différence… »
Angéline ne finit pas sa phrase ; elle souriait étrangement à des souvenirs qu’aurait souhaité connaître Nora. Elle continua :
– « Veux-tu que je te fasse visiter ?
– Où sommes-nous ?
– Nous sommes dans un cairn.
– Un cairn ? Qu’est-ce que c’est, une sorte de grotte ? » demanda Nora.
Angéline s’éloigna de quelques pas et leva ses bras comme pour étendre sa présence aux parois intimes de l’abri rocheux.
– « Depuis la campagne, un cairn ressemble à une petite colline. Il est souvent même imperceptible pour qui n’est pas au fait de son emplacement précis. Mais depuis toujours, ce sont les résidences sacrées des invitées de Khunrath et de ses sœurs. C’est une tradition qui remonte à la nuit des temps. »
Nora était interloquée. Les yeux de la si jolie femme qui l’avait possédée et qu’elle était prête à aimer — elle le savait, intuitivement, leur intimité évoluerait vers la passion sans aucun doute — s’éclairaient de flammèches folles.
– « La nuit des temps ? Ça fait un bail, ça ! » ironisa-t-elle timidement.
Contre toute attente, Angéline éclata de rire. Son regard reprit la douceur bienveillante qui le caractérisait.
– « Ça fait un bail, comme tu dis, ma belle Nora ! Mais il y a beaucoup de choses que j’ignore à propos de ces lieux étranges. Khunrath te donnera sans doute plus d’explications si tu lui poses des questions. Mais tu n’auras plus cette envie en sa présence. Elle est si câline et caressante.
– Quand lui parlerai-je ?
– Quand elle estimera que le moment sera venu. C’est aussi facile que cela. Tout est très simple ici, tu le découvriras. Viens contre moi ! »
Elle enlaça son amante et posa un baiser sur ses lèvres qu’elle força un peu. Nora s’abandonna et répondit à l’étreinte en enroulant sa langue à celle d’Angéline. Elle était heureuse.
Elle ne se rappelait pas avoir déjà connu telle sensation. Le monde devenait d’une docilité incroyable entre les bras de la « religieuse ».

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 2/10)

jaquette 10, 11, 12, La Mort est jalouse3
J’avais noté la date précise, dans un agenda à couverture de cuir bleue. Aucun risque d’oublier ! Il n’y avait, dans ce petit carnet à l’allure précieuse, que des rendez-vous liés à ce que j’avais vécu à Bourg-sur-Étang, quelques coupures de presse relatant les évènements tragiques, et une minuscule photo de Pamela Martin que ce flic m’avait donnée — à ma demande — alors qu’il bredouillait des remerciements avec des sanglots dans la voix.
Deux ans, si peu, pourtant une éternité !
Deux ans ! Et je voyais toujours un psychiatre une fois tous les quinze jours ! Aux frais du contribuable, mais tout de même ! Je ne faisais plus de cauchemars depuis presque un an, mais il m’arrivait encore de croiser dans la rue l’une ou l’autre des fées enchanteresses qui m’avaient guidé sur le douloureux chemin qui menait vers La Reine, cette furie qui…
Je refusais d’évoquer ces souvenirs !

La souffrance, les os brisés, l’odeur persistante de la chair brûlée de Pamela, tout cela n’était que mauvais souvenirs s’estompant doucement.
Doucement, mais sûrement.
Non ! La véritable torture, celle que j’hésitais à décrire au praticien par peur d’un éventuel internement, celle qui me rongeait inexorablement et qui faisait que je ne serais plus jamais le même, était tellement plus déstabilisante. Elle me faisait désormais douter de chaque humain rencontré — les nymphes aux voilages évanescents n’étaient sans doute pas ce qu’elles semblaient représenter, allez savoir ! — sans qu’il me fût possible de me raisonner et de donner ma confiance. Même des amantes que je pensais suffisamment connaître pouvaient n’exister depuis toujours que dans l’apparence et la duperie.

Si la Reine — je l’avais tant désirée, celle dont je rêvais chaque nuit — était réellement ce qu’on disait d’elle dans les émissions sur les tueurs en série, et non cette créature fascinante à la beauté flamboyante que j’avais eu la chance de côtoyer, alors j’étais fou à lier !
Et je finirais bien un jour par me trahir lors des consultations psychiatriques.
J’avais noté la date précise, dans un agenda à couverture de cuir bleue. Il n’y avait, dans ce petit carnet à l’allure précieuse, que des « rendez-vous » associés à ma Reine. Elle en honorerait un de sa présence, parce que je le méritais, parce qu’elle me devait bien ça !
Même si ces salopes de nymphes faisaient mine de ne pas me reconnaître quand je les abordais dans la rue.

4
– « Renan, c’est pour toi ! Tu prends dans la chambre ? »
Taggert s’étira avant de crier un « oui » qu’il ne voulait pas agressif, mais qui devait être assez tonitruant pour traverser l’espace entre la chambre et l’atelier de Magalie. Cette maison qu’ils occupaient dans les alentours de Nantes était sans doute trop grande pour un couple sans enfant, mais c’était le choix de sa compagne… et il cédait à tous les choix de sa compagne.

Il tendit la main vers le combiné qu’il décrocha de son support. Le fil — ils possédaient sûrement le dernier modèle de téléphone relié par un câble torsadé à son socle, une lubie de Magalie — s’emmêla et il tira en grognant d’un coup sec ce qui fit tomber l’appareil sur la moquette.
– « Monsieur Taggert ? Renan Taggert ? Bonjour ! Je suis désolée de vous déranger, mais… »
La voix était douce, sans doute intimidée, ce qui fit sourire Renan. Il n’était pas rare qu’il reçût des appels téléphoniques alors qu’il tentait de profiter de quelques jours de repos, mais ses correspondants l’interpellaient toujours en commençant par son grade, et cela uniquement par le biais de son cellulaire qu’il avait évidemment éteint à leur arrivée dans ce havre de paix, cet exil volontaire. Il ne se souvenait pas avoir donné ce numéro à quiconque et c’est d’un ton méfiant, très en retrait, qu’il demanda qui voulait lui parler.
– « Je suis Yasmina Taïeb ! Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’une affaire me concernant, il y a quelques années… »
Il eut la sensation que la voix de la jeune femme s’étranglait sous la violence d’une émotion qu’il ne saisissait pas. Ce nom évoquait vaguement quelque chose à Renan, mais il n’arrivait pas à situer où et quand il avait fait la connaissance d’une « Yasmina Taïeb ».
– « Comment avez-vous obtenu ce numéro de téléphone, Madame Taïeb ?
– Nous avons une amie commune, Monsieur Taggert. Je vous prie d’excuser cet appel. Je ne me serais pas permis de vous déranger chez Magalie s’il n’y avait pas une très bonne raison. Puis-je passer dans la journée ? »
Renan était interloqué par ce flot d’informations qu’il ne parvenait pas à mettre dans le bon ordre. Une tasse de café permettrait sans doute d’extraire son esprit des brumes matinales persistantes dues à un réveil un peu brutal. Magalie, qui avait certainement un incroyable sixième sens, apporta dans l’entrefaite une tasse d’un breuvage fumant dont l’odeur alléchante le stimula. Elle lui tendit le récipient et murmura, tout en déposant un baiser sur son front :
– « C’est une copine… sois sympa avec elle ! »

Rendez-vous fut pris. Il fut convenu que Yasmina viendrait un peu plus tard dans la journée ; Taggert voulut mettre à profit le peu de temps restant avant cette rencontre impromptue pour questionner Magalie à propos de cette « Yasmina » qu’il était censé connaître. L’affaire des faux tableaux, du vieillard excentrique et de son histoire de peintre sans descendance qui en avait finalement une, et du médecin qui avait tué une des deux galeristes lui revint en mémoire, avec l’aide de Magalie qui était une relation de Yasmina Taïeb.
– « T’as de la chance que je ne sois pas susceptible, Monsieur le policier. Je te rappelle qu’on s’est croisés à l’époque, grâce à mon amie que j’accompagnais à tes interrogatoires parce qu’elle n’avait même plus la force de conduire.
– Pardonne-moi Magalie, mais j’en vois tellement ! Et puis, ici, je déconnecte ! c’est le vrai repos, près de toi… »
Il la prit par la taille et l’attira vers le lit. Elle se glissa hors de l’étreinte, dans un éclat de rire.
– « Oui et bien, tant pis pour toi ! tu es puni, sale flic amnésique. De plus, nous n’avons pas vraiment le temps d’entreprendre quoi que ce soit ! Je connais Yasmina, elle appelait sûrement du centre du village et ne va pas tarder à pointer son joli minois. Je vais préparer une salade, vous discuterez en mangeant. »

Un petit cabriolet jaune vif pénétra dans la propriété en faisant crisser le gravier qui traçait un chemin ocre clair entre les massifs laissés à l’abandon.
– « Qu’est-ce que je disais ? Habille-toi vite et va l’accueillir, je vous dirais quand passer à table ! »
Il mit les vêtements qu’il trouva au pied du lit et se précipita. La jeune femme gravissait déjà les quelques marches du perron quand il ouvrit la porte du sas d’entrée. Il reconnut tout de suite la silhouette et le visage de la galeriste qu’il avait en effet croisée à plusieurs reprises lors d’une enquête. Il n’avouerait jamais qu’elle avait été convoquée au moins trois fois sans véritable raison, sinon dans l’espoir qu’elle fût accompagnée de Magalie. Celle-ci lui avait tourné la tête.
– « Bonjour Monsieur Taggert !
– Je vous en prie, appelez-moi Renan…
– Encore heureux. Vous me piquez mes copines, vous ne vous souvenez plus de moi, et je devrais vous donner du “lieutenant” avec déférence ?
– Ces temps sont révolus. J’ai pris du galon, comme on dit, celui de capitaine, en l’occurrence ! ça n’ajoute rien, sinon quelques cheveux blancs. »
Ils éclatèrent de rire. La jeune femme avait cette candeur indispensable pour que le trop sérieux — voire bourru — policier se détendît instantanément.

Les filles furent ravies de se retrouver, même s’il semblait évident qu’elles s’étaient croisées peu de temps auparavant. Renan ne s’en formalisa pas. Le repas fut jalonné d’anecdotes, à propos de peintres plus ou moins surfaits, de marchands d’art peu scrupuleux et de prix de vente démesurés. On se garda d’effleurer la blessure de Yasmina qui était encore douloureuse, sous le masque espiègle. Puis Magalie proposa des digestifs, tandis que la galeriste sortit de la poche intérieure de sa veste un objet empaqueté avec soin dans un chiffon. Avec un air de comploteur, elle déballa une petite figurine de pierre érodée qui paraissait très ancienne.
– « Savez-vous ce que c’est ?
– Qu’est-ce que cela représente ? », demanda Taggert, intrigué par le motif particulièrement usé. « On dirait une femme comme on en voit sur ces images datant de la préhistoire.
– Belle déduction, capitaine ! » plaisanta Yasmina. « Vous brûlez !
– C’est une Sheela Na Gig ! » affirma Magalie.
Renan se tourna vers sa compagne avec une mimique de stupéfaction qui la ravit. Elle ne put s’empêcher de préciser :
– « Je ne suis pas bretonne pour rien, mon cher ! Ces statuettes sont courantes dans la tradition celtique. Je me trompe, Yasmina ?
– Oui et non. Elles sont assez répandues en Angleterre, surtout en Irlande, mais pas tant que ça sur le continent. Celle-ci vient d’un petit village près de Carlisle. »
La jeune femme contempla assez longuement la figurine avant de demander :
– « Et savez-vous ce que ces Sheela Na Gig ont de particulier ? »

Renan ne saisissait pas où voulait en venir leur invitée. Il n’avait qu’une connaissance approximative de l’art en général, et attendait que la réponse fût donnée, avec l’espoir que Magalie brille encore un peu, ce qui faisait sa fierté. Malheureusement, elle fixait l’objet sans avoir de précisions à fournir quant à sa fonction. Elle proposa néanmoins :
– « C’est une sorte d’ex-voto ? Ou un truc pour repousser le démon ?
– Celle-ci est très ancienne », expliqua Yasmina. « À première vue, j’avais avancé une fourchette chronologique comprise entre huit cents et mille ans… apr. J.-C., évidemment. Mais une datation effectuée par un laboratoire spécialisé a fait régresser mon estimation de plus de trois mille ans. Cette jouvencelle nous vient du néolithique, et n’a pas cessé d’écarter les lèvres de son sexe depuis. Alors, ce n’est pas un ex-voto, mais la fonction “anti-Malin” est une hypothèse… »
Elle réfléchit un temps, toujours perdue dans la contemplation de la statuette.
– « … Une hypothèse parmi d’autres. Personnellement, je n’y crois pas. Elle a peut-être été utilisée comme amulette, pendant des époques troublées par les épidémies ou les guerres, mais ce n’est pas son origine. L’invention du Diable est beaucoup plus récente qu’elle. »
Renan se mêla enfin à la conversation :
– « Elle doit valoir une petite fortune. Pourquoi la transporter avec vous ? Pour nous la faire découvrir ? Et là aussi, pourquoi ? »
Yasmina éclata de rire, pour le plus grand plaisir de Magalie qui aimait voir sa copine heureuse.
– « Le capitaine Taggert n’est jamais très loin, mon cher Renan ! Et tant mieux, car c’est à lui que je voudrais confier la garde de ma petite Sheela.
– D’où ma question précédente : pourquoi ?
– Parce que j’ai reçu une lettre de menace qui me demandait de détruire la sorcière. »

La révélation de la galeriste jeta un froid sur la tablée. Et malgré toute la sympathie que Renan éprouvait pour Yasmina, nonobstant le fait qu’elle était une proche de sa très chère Magalie, il se disait qu’elle avait le chic pour s’attirer des ennuis.

10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 1/10)

jaquette 10, 11, 12, La Mort est jalouse« Plus plaira à Dieu la moie louenge
que sacrefices de torel qu’en
li soloit faire en la viez loi »
(Psautier, f° 81)

1

La Camaro rouge roulait à vive allure sur le ruban noir d’asphalte surchauffé. Jules jouait avec les boutons de l’autoradio afin de remettre pour la dixième fois « Painkiller » qu’il écoutait en boucle depuis son départ de Belfort. Les guitares se succédaient à un rythme diabolique. La voix d’Halford perçait ses tympans. Jules appuya un peu plus sur la pédale d’accélérateur et huma l’air dans l’habitacle. La vieille climatisation était en panne. Le tourbillon de souffle chaud, qui entrait par les fenêtres en balayant la fine poussière accumulée depuis qu’il avait acquis cette merveille de mécanique, vibrait au rythme des membranes des haut-parleurs.
Il sentit une présence près de lui.

Sa vision périphérique ne détectait rien. Il quitta l’autoroute des yeux une poignée de secondes pour se tourner vers le siège passager.
Des voiles flottaient au gré des fluctuations du vent ; ils ne cachaient plus les seins ronds de la jeune femme. Jules ne pouvait pas détacher son regard de la gorge palpitante qui paraissait le narguer.
La Camaro s’engouffra sous l’essieu d’un semi-remorque haletant qui peinait à gravir la pente du Ballon d’Alsace. Les roues arrière du camion se soulevèrent. Le parallélépipède d’acier se tordit dans un bruit assourdissant et déversa son chargement dans le fossé. Le chauffeur tenta une embardée pour retrouver un semblant d’équilibre. Il remarqua alors qu’une pointe rouge sang déborda de sa calandre et continua seule sa course folle. Il tendit machinalement le bras à sa droite quand la cabine chut.

Les secours arrivèrent sur place rapidement.
Le routier, toujours choqué, jura aux enquêteurs qu’il avait clairement vu « comme je vous vois » des voiles mauves s’envoler vers le ciel. L’alcootest s’avéra négatif.
Jules, d’après les experts, n’avait sans doute pas souffert. Sa tête, qui fut découverte à une cinquantaine de mètres du lieu de l’impact, en témoignait.
Le visage, illuminé par un sourire attendri, était formidablement apaisé.

2

– « Tranquillise-toi, Nora. Tu ne risques plus rien, tu es en sécurité ici »
L’être nimbé de lumière qui s’était présenté comme sœur Angéline caressait avec délicatesse les cheveux de la jeune femme, tout en murmurant des mots de réconfort, la nommant tour à tour « transfuge divin », « lait de cicatrisation » ou « baume céleste ». Nora se laissait câliner, appréciant la tendresse de sa partenaire sans plus chercher à savoir qui était et d’où venait cette magnifique personne au sourire lénitif. Ses derniers souvenirs rougissaient sa mémoire par la violence qu’ils racontaient, sans autre précision que la douleur irradiant son corps entier. Elle les chassa et se promit néanmoins d’étudier plus tard l’origine de cette souffrance.
Plus tard.

Elle accepta que celle qu’elle imaginait mal en religieuse l’enlaçât. Angéline colla ses courbes contre les siennes et plaqua des seins menus aux pointes érigées contre sa poitrine d’ordinaire habituée à être écrasée par la musculature vigoureuse de ses amants qu’elle sélectionnait en tant qu’étalons. La brute épaisse l’échauffait terriblement depuis son plus jeune âge. Ses premiers émois avaient été ressentis devant de médiocres productions cinématographiques italiennes qui montraient des gladiateurs à la carcasse huileuse. La quarantaine venue, elle avait gardé ce goût qu’elle n’avait jamais osé confier à personne, et souvent, elle visionnait quelques scènes de péplum en se caressant ; elle se figurait que des cuisses puissantes étreignaient sa taille tandis qu’un rondin massif la forçait sans ménagement. Nora appréciait la virilité des pauvres d’esprit incapables de dire trois mots ayant un sens. Le primate hébété qui découvrait sa croupe offerte et ne savait qu’ânonner d’inaudibles borborygmes, quand tant d’autres exalteraient inutilement sa beauté en des vers surannés, l’excitait au plus haut point. Elle se donnait alors avec un acharnement destructeur. Elle frappait, mordait, griffait la bête qui la besognait en grognant de douleur. Elle hurlait sa force de femelle volontiers dominante et écrasait ainsi sous le talon de sa jouissance victorieuse tous les hommes qui l’avaient souillée de leur semence peccamineuse.

À l’opposé de cette indécence brutale, les mains de sœur Angéline n’étaient que délicatesse. Nora savoura les baisers voluptueux entre ses seins. Elle huma l’exquis parfum des cheveux coupés court tandis que la « religieuse » dessinait des motifs complexes dans son dos tout en grignotant avec une incroyable douceur son téton droit qui se redressa. Elle apprécia particulièrement sa langue qui décrivait longuement de multiples arabesques entre son buste et son pubis, puis faisait relâche alanguie sur le renflement du mamelon juste sous l’aisselle ; il descendit ensuite au niveau de la taille et la cerna d’embrassements subtils. L’impulsivité de Nora était vaincue par la maîtrise du corps féminin que possédait Angéline. Le jeu dura des heures, lui sembla-t-il. Un tourtereau mal dégrossi l’aurait déjà saillie et la ferait gémir sous les coups de boutoir martelant son bassin en rut, mais la patience de son amante fut récompensée par un jaillissement qu’elle ne se connaissait pas. Elle déchargea, en même temps qu’elle se mordait les lèvres pour étouffer un petit cri de surprise, bien avant qu’Angéline eût décapuchonné son clitoris. Nora pensa « Enfin ! » et sourit intérieurement, conquise par la volupté saphique. Les formes graciles de sa princesse étaient certes aux antipodes des charnures sculptées et titanesques qui la ravissaient d’ordinaire, pourtant la sensualité et la douceur faisaient merveille là où les forces brutales imposaient leur diktat. Les caresses progressaient toujours, nullement effarouchées par les soupirs qui les accompagnaient. La bouche s’égara dans une forêt de légères broussailles, une toison de poils courts qui envahissaient le mont de Vénus, le bien nommé ce jour.
Vénus ! Nora la sollicitait, ayant perdu tous repères.

La langue d’Angéline gravissait délicatement le renflement graisseux qui habillait la protubérance osseuse, puis en luge impudique, elle dévalait la pente jusqu’à la jonction des grandes lèvres, écartant l’ultime rempart. Celles-ci dévoilaient les replis secrets des nymphes, et ondulaient, quasi vaporeuses, sous la brise éthérée qu’exhalait la « religieuse ». Alors que Nora tendait vers l’avant son bassin pour accélérer la dégustation de son intimité, Angéline se recula un peu de manière à fermer les cuisses de la jeune femme, et cela, presque contre la volonté de leur propriétaire. Celle-ci ne connaissait du gamahuchage que l’angle plat (ou pour ainsi dire) ouvrant son bas-ventre aux curieux, s’ils existaient. La pratique habituelle sollicitait des doigts, quelquefois ceux de ses partenaires, le plus souvent les siens. La brute a ses limites, convenait-elle — c’était le prix à payer —, notamment dans le domaine de la conversation en compagnie de « ceux qui ne se passionne que pour les produits dopants usités en salle de musculation ». Les relations étaient donc trop brèves pour s’ingénier à apprivoiser ces rustauds ithyphalliques, ce qui condamnait à l’échec toutes tentatives d’apprentissage.

Son bréviaire, d’ordinaire si brutalement effeuillé, fut dans la circonstance exploré à l’anglaise, jambes jointes et fléchies, par un ange de délicatesse. Plus d’accès possibles par le pénil, mais la douce maîtresse contourna l’obstacle des globes fessiers et suivit le sillon qui conduisait à la fourchette, humectant au passage l’anneau fripé. Elle ignora de la sorte le clitoris de Nora, qui pourtant, se rengorgeait jusqu’à oser une timide sortie hors de sa petite grotte. Angéline ancra son pubis contre les omoplates de sa partenaire et tenait fermement le ventre de celle-ci. Elle immobilisait ainsi le bassin, et facilitait le cheminement de sa langue disposée en cap dans la vallée. Chaque relief fut arpenté, méthodiquement, savamment, et elle atteignit la charnière de l’éventail ouvert. Là, dans un rythme plus soutenu, elle commença un va-et-vient entre les bords curvilignes du puits convoité. Les nymphes se firent soierie délicieuse tandis qu’Angéline plaquait ses lèvres plus hermétiquement afin de boire la jouissance de Nora et d’aller plus avant de sa pointe linguale. Approchant un peu plus encore son visage de la fente, elle frôla à maintes reprises des cils la capeline du bouton qui en jaillit pour profiter pleinement, lui aussi, de la caresse. Nora n’avait désormais pas plus de vocabulaire que les primates qui la possédaient de coutume. Elle cria tout de même une insulte incroyablement vulgaire à l’encontre de sa conquérante lorsqu’elle sentit l’index et le majeur de celle-ci lui percer le cul.
Puis elle sombra dans une forme de coma extatique qui dura quelques minutes.

Quand elle reprit ses esprits, Angéline avait changé de position. Le souffle était sur sa nuque et la douceur de la bise avait fait place à la brûlure du sirocco. Mais la surprise procéda de ce paquet palpitant qui l’emplissait complètement et très profondément. Ses fesses, propulsées en arrière, accueillaient en leur sein un membre très déconcertant qu’elle ne pensait pas compter dans l’inventaire des aptitudes de la « religieuse » ; il n’y avait rien de traditionnellement saphique dans les mouvements mesurés d’Angéline alors qu’elle faisait aller et venir son étonnant phallus en son amante, tout en glissant ses paumes sur l’intérieur de ses cuisses.
Nora sentait les veines gorgées de sang battre à l’unisson contre le voile fin qui recouvrait les terminaisons nerveuses de ses entrailles ; si le pieu n’était pas de chair, il était incroyablement bien imité. Comme elle succombait à un nouvel orgasme montant à la façon d’un tsunami ravageur du plus profond d’elle-même, elle choisit de ne pas se préoccuper pour le moment de ce détail. La sœur caressait toujours le haut de ses jambes et grimpait par instant de manière à exciter avec délicatesse le sillon interlabial en l’effleurant, puis une main se saisit comme d’un manche de son clitoris qui avait lui aussi démesurément grossi.

Angéline branlait maintenant Nora au comble de l’extase ; elle englobait dans le geste ample les lèvres devenues testicules. Les belles éjaculèrent de concert, sans d’autres sons que le bruissement des draps saccagés par les spasmes dont étaient secoués leurs corps.
Tout en recouvrant un peu de calme, Nora se pencha pour observer ce bouton qui avait tant grandi. Une queue, qui se muait en limaçon après son exploit, le remplaçait. Elle reprenait petit à petit sa place, jusqu’à disparaître dans les plis de sa vulve désenflée. Elle percevait, dans le même temps, la reptation inverse de celle d’Angéline dans son anus. Cela confirma qu’elle avait vécu quelque chose d’étrange. Elle ne s’était jamais vraiment abandonnée à des fantasmes sur les amours entre filles, mais était tout de même sûre qu’il fallait un apport extérieur pour qu’elles pussent se remplir quand elles le désiraient. La métamorphose de la minuscule capsule en énorme vit n’était jamais ni décrite ni mentionnée dans aucun des livres qu’elle avait parcourus. Le souffle régulier de sa compagne la dissuada de l’interroger à ce sujet.
Elle s’allongea contre son amante assoupie, perdue dans ces pensées. Le sommeil la terrassa à son tour.

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