10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 2/10)

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J’avais noté la date précise, dans un agenda à couverture de cuir bleue. Aucun risque d’oublier ! Il n’y avait, dans ce petit carnet à l’allure précieuse, que des rendez-vous liés à ce que j’avais vécu à Bourg-sur-Étang, quelques coupures de presse relatant les évènements tragiques, et une minuscule photo de Pamela Martin que ce flic m’avait donnée — à ma demande — alors qu’il bredouillait des remerciements avec des sanglots dans la voix.
Deux ans, si peu, pourtant une éternité !
Deux ans ! Et je voyais toujours un psychiatre une fois tous les quinze jours ! Aux frais du contribuable, mais tout de même ! Je ne faisais plus de cauchemars depuis presque un an, mais il m’arrivait encore de croiser dans la rue l’une ou l’autre des fées enchanteresses qui m’avaient guidé sur le douloureux chemin qui menait vers La Reine, cette furie qui…
Je refusais d’évoquer ces souvenirs !

La souffrance, les os brisés, l’odeur persistante de la chair brûlée de Pamela, tout cela n’était que mauvais souvenirs s’estompant doucement.
Doucement, mais sûrement.
Non ! La véritable torture, celle que j’hésitais à décrire au praticien par peur d’un éventuel internement, celle qui me rongeait inexorablement et qui faisait que je ne serais plus jamais le même, était tellement plus déstabilisante. Elle me faisait désormais douter de chaque humain rencontré — les nymphes aux voilages évanescents n’étaient sans doute pas ce qu’elles semblaient représenter, allez savoir ! — sans qu’il me fût possible de me raisonner et de donner ma confiance. Même des amantes que je pensais suffisamment connaître pouvaient n’exister depuis toujours que dans l’apparence et la duperie.

Si la Reine — je l’avais tant désirée, celle dont je rêvais chaque nuit — était réellement ce qu’on disait d’elle dans les émissions sur les tueurs en série, et non cette créature fascinante à la beauté flamboyante que j’avais eu la chance de côtoyer, alors j’étais fou à lier !
Et je finirais bien un jour par me trahir lors des consultations psychiatriques.
J’avais noté la date précise, dans un agenda à couverture de cuir bleue. Il n’y avait, dans ce petit carnet à l’allure précieuse, que des « rendez-vous » associés à ma Reine. Elle en honorerait un de sa présence, parce que je le méritais, parce qu’elle me devait bien ça !
Même si ces salopes de nymphes faisaient mine de ne pas me reconnaître quand je les abordais dans la rue.

4
– « Renan, c’est pour toi ! Tu prends dans la chambre ? »
Taggert s’étira avant de crier un « oui » qu’il ne voulait pas agressif, mais qui devait être assez tonitruant pour traverser l’espace entre la chambre et l’atelier de Magalie. Cette maison qu’ils occupaient dans les alentours de Nantes était sans doute trop grande pour un couple sans enfant, mais c’était le choix de sa compagne… et il cédait à tous les choix de sa compagne.

Il tendit la main vers le combiné qu’il décrocha de son support. Le fil — ils possédaient sûrement le dernier modèle de téléphone relié par un câble torsadé à son socle, une lubie de Magalie — s’emmêla et il tira en grognant d’un coup sec ce qui fit tomber l’appareil sur la moquette.
– « Monsieur Taggert ? Renan Taggert ? Bonjour ! Je suis désolée de vous déranger, mais… »
La voix était douce, sans doute intimidée, ce qui fit sourire Renan. Il n’était pas rare qu’il reçût des appels téléphoniques alors qu’il tentait de profiter de quelques jours de repos, mais ses correspondants l’interpellaient toujours en commençant par son grade, et cela uniquement par le biais de son cellulaire qu’il avait évidemment éteint à leur arrivée dans ce havre de paix, cet exil volontaire. Il ne se souvenait pas avoir donné ce numéro à quiconque et c’est d’un ton méfiant, très en retrait, qu’il demanda qui voulait lui parler.
– « Je suis Yasmina Taïeb ! Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’une affaire me concernant, il y a quelques années… »
Il eut la sensation que la voix de la jeune femme s’étranglait sous la violence d’une émotion qu’il ne saisissait pas. Ce nom évoquait vaguement quelque chose à Renan, mais il n’arrivait pas à situer où et quand il avait fait la connaissance d’une « Yasmina Taïeb ».
– « Comment avez-vous obtenu ce numéro de téléphone, Madame Taïeb ?
– Nous avons une amie commune, Monsieur Taggert. Je vous prie d’excuser cet appel. Je ne me serais pas permis de vous déranger chez Magalie s’il n’y avait pas une très bonne raison. Puis-je passer dans la journée ? »
Renan était interloqué par ce flot d’informations qu’il ne parvenait pas à mettre dans le bon ordre. Une tasse de café permettrait sans doute d’extraire son esprit des brumes matinales persistantes dues à un réveil un peu brutal. Magalie, qui avait certainement un incroyable sixième sens, apporta dans l’entrefaite une tasse d’un breuvage fumant dont l’odeur alléchante le stimula. Elle lui tendit le récipient et murmura, tout en déposant un baiser sur son front :
– « C’est une copine… sois sympa avec elle ! »

Rendez-vous fut pris. Il fut convenu que Yasmina viendrait un peu plus tard dans la journée ; Taggert voulut mettre à profit le peu de temps restant avant cette rencontre impromptue pour questionner Magalie à propos de cette « Yasmina » qu’il était censé connaître. L’affaire des faux tableaux, du vieillard excentrique et de son histoire de peintre sans descendance qui en avait finalement une, et du médecin qui avait tué une des deux galeristes lui revint en mémoire, avec l’aide de Magalie qui était une relation de Yasmina Taïeb.
– « T’as de la chance que je ne sois pas susceptible, Monsieur le policier. Je te rappelle qu’on s’est croisés à l’époque, grâce à mon amie que j’accompagnais à tes interrogatoires parce qu’elle n’avait même plus la force de conduire.
– Pardonne-moi Magalie, mais j’en vois tellement ! Et puis, ici, je déconnecte ! c’est le vrai repos, près de toi… »
Il la prit par la taille et l’attira vers le lit. Elle se glissa hors de l’étreinte, dans un éclat de rire.
– « Oui et bien, tant pis pour toi ! tu es puni, sale flic amnésique. De plus, nous n’avons pas vraiment le temps d’entreprendre quoi que ce soit ! Je connais Yasmina, elle appelait sûrement du centre du village et ne va pas tarder à pointer son joli minois. Je vais préparer une salade, vous discuterez en mangeant. »

Un petit cabriolet jaune vif pénétra dans la propriété en faisant crisser le gravier qui traçait un chemin ocre clair entre les massifs laissés à l’abandon.
– « Qu’est-ce que je disais ? Habille-toi vite et va l’accueillir, je vous dirais quand passer à table ! »
Il mit les vêtements qu’il trouva au pied du lit et se précipita. La jeune femme gravissait déjà les quelques marches du perron quand il ouvrit la porte du sas d’entrée. Il reconnut tout de suite la silhouette et le visage de la galeriste qu’il avait en effet croisée à plusieurs reprises lors d’une enquête. Il n’avouerait jamais qu’elle avait été convoquée au moins trois fois sans véritable raison, sinon dans l’espoir qu’elle fût accompagnée de Magalie. Celle-ci lui avait tourné la tête.
– « Bonjour Monsieur Taggert !
– Je vous en prie, appelez-moi Renan…
– Encore heureux. Vous me piquez mes copines, vous ne vous souvenez plus de moi, et je devrais vous donner du “lieutenant” avec déférence ?
– Ces temps sont révolus. J’ai pris du galon, comme on dit, celui de capitaine, en l’occurrence ! ça n’ajoute rien, sinon quelques cheveux blancs. »
Ils éclatèrent de rire. La jeune femme avait cette candeur indispensable pour que le trop sérieux — voire bourru — policier se détendît instantanément.

Les filles furent ravies de se retrouver, même s’il semblait évident qu’elles s’étaient croisées peu de temps auparavant. Renan ne s’en formalisa pas. Le repas fut jalonné d’anecdotes, à propos de peintres plus ou moins surfaits, de marchands d’art peu scrupuleux et de prix de vente démesurés. On se garda d’effleurer la blessure de Yasmina qui était encore douloureuse, sous le masque espiègle. Puis Magalie proposa des digestifs, tandis que la galeriste sortit de la poche intérieure de sa veste un objet empaqueté avec soin dans un chiffon. Avec un air de comploteur, elle déballa une petite figurine de pierre érodée qui paraissait très ancienne.
– « Savez-vous ce que c’est ?
– Qu’est-ce que cela représente ? », demanda Taggert, intrigué par le motif particulièrement usé. « On dirait une femme comme on en voit sur ces images datant de la préhistoire.
– Belle déduction, capitaine ! » plaisanta Yasmina. « Vous brûlez !
– C’est une Sheela Na Gig ! » affirma Magalie.
Renan se tourna vers sa compagne avec une mimique de stupéfaction qui la ravit. Elle ne put s’empêcher de préciser :
– « Je ne suis pas bretonne pour rien, mon cher ! Ces statuettes sont courantes dans la tradition celtique. Je me trompe, Yasmina ?
– Oui et non. Elles sont assez répandues en Angleterre, surtout en Irlande, mais pas tant que ça sur le continent. Celle-ci vient d’un petit village près de Carlisle. »
La jeune femme contempla assez longuement la figurine avant de demander :
– « Et savez-vous ce que ces Sheela Na Gig ont de particulier ? »

Renan ne saisissait pas où voulait en venir leur invitée. Il n’avait qu’une connaissance approximative de l’art en général, et attendait que la réponse fût donnée, avec l’espoir que Magalie brille encore un peu, ce qui faisait sa fierté. Malheureusement, elle fixait l’objet sans avoir de précisions à fournir quant à sa fonction. Elle proposa néanmoins :
– « C’est une sorte d’ex-voto ? Ou un truc pour repousser le démon ?
– Celle-ci est très ancienne », expliqua Yasmina. « À première vue, j’avais avancé une fourchette chronologique comprise entre huit cents et mille ans… apr. J.-C., évidemment. Mais une datation effectuée par un laboratoire spécialisé a fait régresser mon estimation de plus de trois mille ans. Cette jouvencelle nous vient du néolithique, et n’a pas cessé d’écarter les lèvres de son sexe depuis. Alors, ce n’est pas un ex-voto, mais la fonction “anti-Malin” est une hypothèse… »
Elle réfléchit un temps, toujours perdue dans la contemplation de la statuette.
– « … Une hypothèse parmi d’autres. Personnellement, je n’y crois pas. Elle a peut-être été utilisée comme amulette, pendant des époques troublées par les épidémies ou les guerres, mais ce n’est pas son origine. L’invention du Diable est beaucoup plus récente qu’elle. »
Renan se mêla enfin à la conversation :
– « Elle doit valoir une petite fortune. Pourquoi la transporter avec vous ? Pour nous la faire découvrir ? Et là aussi, pourquoi ? »
Yasmina éclata de rire, pour le plus grand plaisir de Magalie qui aimait voir sa copine heureuse.
– « Le capitaine Taggert n’est jamais très loin, mon cher Renan ! Et tant mieux, car c’est à lui que je voudrais confier la garde de ma petite Sheela.
– D’où ma question précédente : pourquoi ?
– Parce que j’ai reçu une lettre de menace qui me demandait de détruire la sorcière. »

La révélation de la galeriste jeta un froid sur la tablée. Et malgré toute la sympathie que Renan éprouvait pour Yasmina, nonobstant le fait qu’elle était une proche de sa très chère Magalie, il se disait qu’elle avait le chic pour s’attirer des ennuis.