10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 9/10)

17
Renan, contre toute prudence, conduisit Yasmina dans une clinique discrète. Il appela depuis sa voiture le docteur Machesnot qu’il connaissait assez pour lui faire confiance. Il laissa la jeune femme à une infirmière qui lui attribua aussitôt un lit et attendit, assis contre la porte de la chambre, la venue du médecin. Dès son entrée, celui-ci examina la galeriste et rassura Taggert quant à son état physique.
– « Nous aurons les résultats des tests sanguins dans la matinée. Je pense que vous êtes arrivés à temps, capitaine. J’estime qu’elle s’en tirera sans séquelles physiques. »
Il resta plus évasif à propos de son état psychologique. Yasmina était prostrée, enfermée dans un silence qui suintait de tristesse. Renan se dit qu’une convalescence dans la campagne nantaise en compagnie de Magalie lui ferait beaucoup de bien.
À condition qu’il retrouvât Magalie, évidemment. Il avait fait fausse route, mais cela lui avait permis de récupérer Yasmina Taïeb avant que le pire fût arrivé. Il chassa les réflexions concernant la vie, les circonstances, le hasard qui faisait sûrement bien les choses, mais dans l’immédiat, il s’en foutait éperdument. Son instinct de policier ne lui dictait plus rien depuis la découverte du sous-sol d’Hortense. Il avait tant espéré être sur la bonne voie et trouver Magalie sur ce lit. Il avait sauvé sa meilleure amie ! C’était déjà ça !

Il appela ses comparses laissés sur place. Ceux-ci confirmèrent que les renforts demandés étaient bien présents. Ils chargeaient tout ce petit monde — les nus et les moins nus — dans quelques fourgons cellulaires, afin de les rapatrier au commissariat pour y être interrogés. Non, ils n’avaient déniché aucune trace d’Hortense et apprirent à Renan que le type qui gardait Yasmina dans la cave s’était volatilisé. Ils se justifièrent en invoquant le manque cruel d’effectif. Renan convient que deux flics pour surveiller une vingtaine de personnes, c’était peu. Il raccrocha, pensif. Les suspects restants ne seraient pas d’une grande utilité, à son avis. Ils étaient sûrement particulièrement occupés et ne prenaient pas en considération ce qui se tramait chez la tenancière.
Lui-même avait été jusqu’à présent trop hanté par le sort de sa compagne pour percevoir avec clarté ce qui s’ourdissait. Toujours de faction devant la porte de la chambre de Yasmina, il se repassait le fil des évènements et tentait de faire abstraction de la disparition de Magalie. La clef de cette énigme était évidemment la statuette qu’il avait mise à l’abri au commissariat ; Yasmina, dans son délire, avait insisté sur ce point. La drogue injectée par Hortense Vatreheau avait certainement pour but de lui faire avouer la cachette dans laquelle elle avait dissimulé l’objet de tant de convoitises. Il se souvenait que l’affaire à laquelle avaient été mêlées la galeriste et son amie tournait aussi autour d’une histoire d’hallucinations dues à une substance aux effets apparemment similaires. Taggert se permit un sourire un peu triste en se disant que le sort s’acharnait sur cette pauvre Madame Taïeb et qu’elle succombait facilement aux mirages des psychotropes. Le milieu dans lequel elle évoluait était pourtant plus porté sur la cocaïne que sur l’acide lysergique diéthylamide.
Il connaîtrait la composition du cocktail inoculé par Hortense dans la matinée et il serait toujours temps de conclure.

Il revint sur le rôle de la Sheela Na Gig avec laquelle il se refusait à associer celle qu’il surnommait l’auto-stoppeuse. Taggert était, par profession, un indécrottable sceptique. Néanmoins, il pensait à l’évidence avoir reconnu la silhouette croisée dans les couloirs du commissariat avant de trouver le message qui l’avait guidé chez la Vatreheau. Il convenait sans peine que les coïncidences plaidaient en faveur du surnaturel, mais ne voulait pas l’admettre, comme toujours ; il cherchait un lien plus pragmatique entre les évènements. Cette attitude lui avait permis de dénouer des affaires qui n’avaient que l’illusion de l’étrange, car il soupçonnait à chaque fois la manipulation et se trompait rarement. Après tout, qu’une fille givrée le viole sur une aire d’autoroute, alors que sa voiture était en panne, quoi de plus normal ? Sûrement moins surprenant qu’une statuette se métamorphosant en nymphomane et intervenant pour donner un coup de fouet à une enquête en mal d’indices !
Les questions et réponses, teintées par dépit d’ironie mordante allaient bon train dans la tête du capitaine Renan Taggert. Puis un voile recouvrit en totalité la figurine de terre cuite qui était apparue devant lui. Elle s’était matérialisée à partir d’une brume de lait peut-être chocolaté. Elle tendit quelques tentacules vers lui. L’une d’elles lui broya l’épaule.
Le docteur Machesnot le secouait avec douceur, mais fermeté.
– « Réveillez-vous, Monsieur Taggert ! Votre téléphone n’arrête pas de sonner depuis un bon quart d’heure, et vous savez que ces appareils doivent être éteints dans les services hospitaliers. Je comprends que dans le cadre de votre profession, vous devez être joignable sans peine, mais les ondes dérèglent certains instruments sensibles. »

Alors que Renan ouvrait les yeux, Machesnot continua :
– « Je me suis permis de répondre. Un de vos collègues vient pour vous relever », puis après une courte hésitation, il précisa : « ah, et aussi un certain Théo s’est rendu de lui-même au commissariat, arguant qu’il ne comprenait pas… Enfin, votre ami vous expliquera tout cela mieux que moi. »
– « Théo ? Qui est-ce… », bredouilla Taggert.
Le docteur Machesnot lui coupa la parole, visiblement peu intéressé par les péripéties propres au métier d’enquêteur.
– « Nous avons reçu les résultats concernant les prélèvements sanguins de la patiente que vous avez convoyée cette nuit. »
Il consulta rapidement une feuille tout en parlant :
– « Rien de bien méchant ! Un puissant narcoleptique qui induisit un sommeil cataleptique. Mais la patiente n’a pas été alimentée pendant plus de cinq jours. Vous êtes ici dans un cadre professionnel, évidemment, mais d’où sort cette pauvre fille ?
– Je vous expliquerai, docteur. Je dois foncer au poste ! Pouvez-vous placer deux types costauds devant la porte de Madame Taïeb, en attendant que mon collègue soit là ?
– Ce n’est pas notre boulot, capitaine, comprenez bien », bougonna Machesnot. Puis il dit : « Je vais faire le nécessaire, mais que votre subordonné arrive au plus vite ! »

Taggert, tandis que le docteur décrivait l’état physique lamentable de sa patiente, fit le lien entre ce Théo et le type qui était en compagnie de Yasmina dans le sous-sol de la maison d’Hortense Vatreheau. Il ne s’expliquait pas ni la disparition ni la reddition subite — et d’autant plus suspecte — de celui qu’il soupçonnait d’être en réalité le gardien de Yasmina. Il ne comprenait pas non plus l’espèce de transe hypnotique dont celle-ci avait émergé quand ils avaient débarqué dans la cave, alors qu’elle avait seulement des traces de somnifère dans le sang, mais le souvenir prégnant d’hallucinations précises et violentes. Les clefs de l’énigme lui échappaient, mais il sentait en son for intérieur que la statuette n’était plus en sécurité avec un Théo incarcéré à peu de distance d’elle.

Il fonça à tombeau ouvert jusqu’au commissariat. Une fois à destination, il confia la voiture au planton et grimpa quatre à quatre les marches conduisant à la salle des pièces à conviction. La serrure avait été forcée.
Son arme de service à la main, Taggert poussa doucement la porte afin de surprendre un intrus potentiel.
Il vit Théo debout, qui lui tournait le dos, impassible face à un énorme serpent qui ondulait sur le sol. L’animal semblait blessé. Dans le local flottait une forte odeur de poudre. Quelqu’un avait fait feu à plusieurs reprises. La bête avait reçu un ou plusieurs projectiles et agonisait à terre.
Renan, prêt à reculer brusquement en cas de tir, passa prudemment la tête dans l’entrebâillement, et aperçut le canon d’un revolver de gros calibre tenu à bout de bras.
Les deux mains serrées autour de la crosse étaient celles de Magalie.

18
Hortense pansait ses plaies. Elles étaient plus entailles dans son amour-propre que balafres véritables, mais la Reine était humiliée. C’était impardonnable. Elle voulut gifler Damien à toute volée pour se calmer un peu, mais il était introuvable. Le souvenir de ce gentil garçon, un peu benêt sans doute, mais si attentionné et si peu rancunier, s’estompait étrangement dans sa mémoire. Elle voyait son regard, ses yeux qu’il plantait dans le corsage affriolant qu’elle aimait exhiber devant lui sans vergogne, elle qui, de tout temps, était habile à attacher l’homme par son vice le plus secret sans jamais céder aux mâles qu’elle exécrait. Mais le visage disparaissait petit à petit. Il était gommé par l’apparition d’un autre, plus sympathique au demeurant, celui d’un fort joli godelureau, à qui elle se serait volontiers donnée.
Une fois n’est pas coutume.

Hortense sentait l’âge lui peser. Elle se remémorait un temps où sa cour était frivole, composée de nymphettes à la cuisse légère ; elles toujours riantes alors qu’elles jouaient avec les membres bandés de garçons affolés par tant de science amoureuse.
Elles avaient des voiles de couleurs…
De quelles couleurs ? Elle n’en savait plus rien. Et Damien qui ne revenait pas ? Où était passé ce… comment déjà ? Comment se nommait ce benêt ?
Ses os lui faisaient endurer le calvaire. Les journées étaient si longues, occupées à mourir sans jamais trépasser sur ce lit dur comme une pierre tombale. Elle ne recevait aucune visite ! Mais qui viendrait visiter une si vieille tenancière de bordel ? Qui ?
Elle crevait seule — bien fait salope — hurlait Pamela et toutes les autres qu’elle avait broyées dans sa quête de plaisir. Aucun gaillard ne se joignait au concert d’insultes.
Ils avaient trop souffert pour oser l’affronter une dernière fois…
Elle avait connu…

Le visage poupin du jeune homme lui souriait. Elle savait qu’elle pouvait faire une totale confiance à ce… oui, Théo, c’est ça.
Elle lui devait ses juvénilités, ses frasques, elle lui devait tout !
Hortense décéda ce soir-là.
– « Cent trois ans aux prunes, le fossile ! » chantonnait l’aide-soignante qui désinfecta la chambre le lendemain de la levée du corps. « Cent trois ans, c’est beau. Elle puait, mais c’est beau tout d’même ! »