10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 8/10)

15
Renan Taggert plaça la figurine dans une salle sécurisée destinée aux pièces à conviction dites « sensibles ». Il signa le bordereau de dépôt, précisant qu’il s’agissait d’une statuette volée d’une valeur inestimable et qu’elle était rangée là dans l’attente du complément d’enquête concernant un réseau de trafiquants d’œuvres d’art.
Il avait le sentiment de ne pas mentir tout à fait.

Quand il fut rassuré quant à la sécurité de la Sheela Na Gig, il se mit en quête de tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin les filières ésotériques de la région parisienne. Son instinct lui soufflait que cette affaire concernait une frange étroite de la population interlope de la cité dans laquelle quelques-uns de ses contacts avaient leurs entrées. Mais les pseudo-magiciens et gourous officiaient plus dans l’échangisme et le sadomasochisme de pacotille que dans la sagesse ancestrale. Visiblement, les allusions à propos d’une sculpture du néolithique n’évoquaient rien. Certains demandèrent même, avec espoir et une lueur salace dans les yeux, si le Néo-Lithyk — ou un nom approchant — était un club de rencontres coquines qu’ils ne connaîtraient pas encore.
Quelques jours plus tard, il apprit la mort de Patrick Le Guezennec et la disparition de Magalie. Il se força au professionnalisme le plus strict pour ne pas paniquer et diffusa une jolie photo de Magalie dans tous les commissariats, sans en dire plus.

Une semaine passa, sans nouvelles de sa compagne, quand il aperçut une silhouette familière sortir de son bureau. Il se précipita, mais celle-ci se volatilisa comme par enchantement à l’intersection de deux couloirs qui desservaient les salles du deuxième étage. Il retourna à sa table de travail et trouva l’écran de son ordinateur allumé. Il put lire les noms de Damien F. et Théo V., ainsi que l’endroit où il pourrait les dénicher, une adresse qui ne lui était pas inconnue, celle de la villa d’une certaine d’Hortense Vatreheau, figure locale de l’Yonne entachée de lourds antécédents judiciaires. Il se souvenait du drame qui s’était joué là-bas, il y a quelques années, notamment parce qu’une amie proche, Pamela, avait perdu la vie sous les sévices infligés par la vieille désaxée habitant les lieux. Il farfouilla dans les archives de son disque dur, et découvrit que Damien F. avait échappé par miracle à la séance de torture que l’arrivée du lieutenant Taggert et de ses collègues avait interrompue. Le rapport soulignait la fragilité de l’état psychologique du supplicié, victime d’une forme très avancée de syndrome de Stockholm. Renan ne trouva nulle trace de Théo V. et cela l’inquiéta. Quand tous les protagonistes d’une affaire de mœurs étaient connus, il était simple d’extrapoler les conséquences, mais la présence d’un nouveau personnage pouvait faire évoluer la situation d’une façon imprévisible, surtout s’il était aussi dément que les autres membres de la bande.
Taggert imaginait sa douce Magalie entre les mains de ces dégénérés et son sang ne fit qu’un tour. Sans prendre appui sur un ordre signé par sa hiérarchie, il rameuta deux collègues dignes de confiance et ils décidèrent d’aller rendre une petite visite de courtoisie à la tenancière du « Cochon Rose ».

La maison était à la sortie de la ville. Une plaque vantait en vitrine un changement de propriétaire. Sans doute soucieuse de redonner une santé à l’établissement, la direction avait repeint la façade et le cochon stylisé qui symbolisait la poésie de l’endroit avait disparu. La devanture était trouée d’un porche peu profond qui dissimulait une grande porte métallique. Il fallait sonner et un œil électronique vous dévisageait. Un clic précéda l’ouverture et le battant s’écarta pour dévoiler une arrière-cour moins neutre que le frontispice de la bâtisse. Faisant face crânement aux badauds et éclairée par une ancienne lampe au néon, une enseigne d’un autre temps claironnait la liberté des lieux. En échange de quelques pièces et d’une pinte d’ale, un obscur artiste avait représenté de façon très réaliste et grandeur nature un homme vu de dos, plus précisément du bas du dos puisqu’on distinguait en particulier deux fesses percées au centre d’un orifice où frémissait naguère une flammèche restituée rouge par un verre coloré. Un sourire hilare sur le visage tourné vers un hypothétique scrutateur, ainsi qu’une paire de pantalons retroussés sur des chaussures brillantes, finissait de rendre encore plus obscène — si cela était possible — le tableau. Une diode clignotante remplaçait la veilleuse d’origine, ce qui enlevait un peu du charme suranné de l’œuvre. L’endroit s’appelait désormais « Au croupion satisfait », et cataloguait d’emblée la clientèle. Que la porte laissa le passage sans avertissement aux trois chalands n’était donc pas surprenant, même si la qualité de ceux-ci refroidirait certainement le maître — ou la maîtresse — des lieux.
Les policiers suivirent un couloir ouvert à tout vent et tombèrent nez à nez sur une très jolie femme entre deux âges.
– « Bonjour, Messieurs, je suis Hortense, votre hôte. Que puis-je vous proposer ? Compagnie masculine, évidemment ? À moins que… »
Taggert ne la laissa pas finir sa phrase. Il présenta son badge et poussait dans le même temps ses deux acolytes dans le sas d’où avait surgi la tenancière. Tandis qu’il entraînait sans ménagement celle qui prétendait être Hortense, il méditait sur la condition humaine qui faisait d’une vieille rombière, décatie et marquée par les vices, une très désirable créature fraîche et parfumée avec science. Il se promit de réfléchir à ça dans la tranquillité de son bureau quand l’inspection des lieux serait terminée et qu’il aurait ôté des griffes de cette faune dépravée sa tendre épouse.
Les portes claquèrent, des ordres et des cris fusèrent. Les couples nus sortirent en courant, des mâles de tous âges, la queue entre les jambes, piteux d’être surpris dans des positions souvent grotesques. Les deux étages furent fouillés de fond en comble et Renan dut se rendre à l’évidence, Magalie était introuvable.
– « Et ça, c’est quoi ? » dit l’un des deux policiers en pointant du doigt une trappe discrète sous un escalier.
– « Notre chère hôtesse ne semble pas disposée à répondre ! » ironisa Taggert. « Ouvre-la, on touche peut-être au but ! »
La porte fut fracassée et dégondée. Quelques marches s’enfonçaient dans le sous-sol de la maison. L’arme au poing, Renan et l’un de ses adjoints s’aventurèrent dans l’obscurité. Le troisième policier surveillait la meute des clients et des prostitués, ainsi qu’Hortense qui avait été menottée par prudence à un barreau de la rampe.

Le soubassement de la bâtisse était divisé en deux parties ; l’une était occupée par la chaufferie, tandis que dans la deuxième étaient disposés trois lits aux matelas infects. Un homme, terrorisé par l’intrusion des deux flics, était allongé sur le grabat du milieu. Une femme gisait, apparemment inconsciente sur la couche la plus éloignée. Renan reconnut difficilement Yasmina Taïeb dans la fille décharnée dont les bras étaient reliés à un système complexe de perfusions. Il se précipita vers elle. Quand il posa sa main sur celle de la galeriste, elle ouvrit les yeux et le dévisagea, mais son regard se fixait sur une ligne distante, comme si rien n’existait sinon le propre monde qu’elle avait recréé alors qu’elle était poussée vers la folie par les substances qui coulaient dans ses veines.
– « Je suis Théo ! » bredouilla l’homme sur le lit
– « Magdalena ! » cria Yasmina en se soulevant d’un bond pour empoigner le col de la chemise du capitaine Taggert avec l’énergie du désespoir.
Celui-ci n’osa pas demander si quelqu’un avait croisé Magalie dans cet endroit funeste.
Le troisième lit, vide celui-là, lui permettait d’escompter que sa compagne n’était pas loin, même si son absence n’augurait rien de bon. Il confia Théo à son subordonné, et prit Yasmina dans ses bras après avoir enlevé avec mille précautions les aiguilles qui perforaient sa chair. Elle divaguait. Elle évoquait son amie morte comme si elle venait de la quitter.
– « Elle insistait, Renan ! Elle voulait tant que je lui dise, mais je sentais que quelque chose ne collait pas. Tu comprends, comment pouvait-elle savoir que j’avais acheté cette statuette ? Comment ? »
Taggert, surpris dans un premier temps que l’amie d’enfance de sa compagne le tutoyât, ne s’en offusqua pas pour autant. Il cherchait dans les propos vides de sens de Yasmina quelques indices quant au sort de Magalie.
– « Nous avons fait l’amour, longtemps. Ah, Renan, si tu savais comme elle me manque. Mais elle n’a pas changé, toujours la même, plantureuse et une si fantastique bouffeuse de chatte. Mais pourquoi tant s’intéresser à la Sheela Na Gig ? Pourquoi ? Comme si c’était la chose la plus importante au monde ! À propos, est-elle toujours… »
Le capitaine place sa main devant la bouche de Mina pour la contraindre au silence, sachant pertinemment quelle était la suite de la question. Son instinct lui disait que si Hortense avait autant drogué sa captive, c’était pour la faire parler de la figurine et le lieu était mal choisi pour entamer une discussion à ce propos.

Théo sortit le premier hors du sous-sol. Il était éberlué par le spectacle de tant d’hommes nus rangés en une longue file devant les portes des salles du rez-de-chaussée. Renan fermait l’expédition ; gêné par Yasmina qui s’était endormie avec les bras autour de son cou, il grimpait avec difficulté les marches abruptes. Il vit du premier coup d’œil le bracelet de métal accroché à la rampe de l’escalier, mais désormais inutile. Il interrogea du regard le policier chargé de veiller tandis qu’ils exploraient les caves. Il souriait béatement, tout en pointant son pistolet de service vers sa tempe.
Hortense n’était plus là.

16
Il est avantageux d’être d’une constitution filiforme quand il s’agit de grimper dans les étroites gaines techniques d’un bâtiment. La Grande Déesse l’appelait, mais le lieu où elle se trouvait était empli d’hommes armés qui n’hésiteraient pas à tirer sans sommation sur un long serpent ayant l’audace de pénétrer dans un commissariat par l’accès principal. Khunrath avait, dans sa mémoire, l’intégralité du dédale de tuyauteries et évacuations diverses qui sillonnaient le sous-sol de Paris. Elle savait précisément quel chemin emprunter pour se glisser sans encombre jusqu’à la salle sécurisée dans laquelle Inanna l’attendait.
Entrer était une chose difficile, mais pas impossible ; ressortir avec une statuette sous le bras — bras atrophié en l’occurrence — en était une autre. Ce n’était donc pas d’un plan d’évasion dont il était question. À une telle distance, Khunrath pouvait localiser la Déesse, mais elle ne pouvait pas connaître en détail les conditions de son enfermement ni la conduite future à tenir. Elle approchait par conséquent de sa Dame sans être instruite de son utilité auprès d’elle, mais elle était impatiente. Elle sillonnait le long des gaines sans se ménager et égratignait par instant ses écailles contre des arêtes saillantes. Elle vit enfin la salle où était Inanna. Elle frappa plusieurs fois de la tête contre la grille de ventilation qui ne résista pas longtemps à sa force phénoménale et se laissa glisser doucement contre la cloison jusqu’à la table où se trouvait la Sheela Na Gig. Depuis le temps qu’elle attendait ces retrouvailles, Khunrath était terriblement émue. Elle s’enroula autour de la figurine de pierre et serra ses anneaux le plus possible afin de créer un contact intime.
Une photographie jaillit alors dans son esprit, le portrait d’un homme encore jeune, séduisant, mais dont le regard ne trompa pas une seconde l’antique sagesse du serpent. Elle savait que c’était un barjot particulièrement dangereux, un de ceux qui avaient le talent de façonner les sociétés au gré de leur fantaisie souvent morbide. Certains les désignaient comme « rêveurs de mondes », mais ils avaient porté divers autres noms, gourous, prophètes, prêtres ou messies et parce qu’ils fascinaient ; des cultes leur étaient voués dans lesquels ils étaient de temps à autre immolés — en apparence — de manière à modeler plus efficacement une nouvelle civilisation à leur image.
L’un d’eux fut le levier funeste de la chute d’Inanna.
Et ce que lisait Khunrath dans les yeux de celui-ci ne présageait rien de bon.
– « Il prétend s’appeler Théo, quel cynisme ! Tu dois absolument te méfier de lui… et le faire disparaître avant qu’il ne soit trop tard », souffla Inanna dans le cerveau de l’ophidien. Elle lui décrivit le personnage par le détail, en une succession de projections terribles qui dépeignaient un univers de haine, de mort et de violence engendré par Théo. Paradoxalement, les vagues d’amour qui accompagnaient comme toujours chaque pensée télépathique de la Déesse contrastaient avec l’obscurité maléfique qui étouffait l’humanité dévoyée par Théo ; Khunrath frissonnait tout à la fois de plaisir et d’horreur.
Celle-ci avait presque oublié cette sensation ineffable. Mais maintenant que la respiration de sa Dame était de nouveau dans son esprit, elle pouvait quitter cette salle, ce bâtiment et cette ville. Elle retrouverait son havre de paix auprès d’Angéline dans l’attente de la réincarnation d’Inanna en sa protégée, Nora.
En attendant cela, Khunrath devait se mettre en quête de Théo.