10, 11, 12, la Mort est jalouse ! (part 10/10)

19
Renan Taggert avait en catimini repris sa place derrière la cloison ; il pensait que personne ne l’avait aperçu. Son cœur battait la chamade. Il avait clairement vu Magalie, une arme à la main. Il n’aurait jamais imaginé sa compagne dans cette posture. Il tentait de reconstituer la scène. Il assemblait dans un ordre incertain les images issues de la vision fugace qu’il avait eue des évènements. Théo, comme il s’y attendait, était bien là pour s’emparer de la Sheela Na Gig. Mais que faisait sa douce amie en sa présence, et pourquoi brandissait-elle un pistolet ? Et ce serpent ? Une pièce à conviction vivante ? Ça arrivait, parfois — rarement à vrai dire — surtout dans le cas d’une bête de cette taille ! Il était improbable qu’un officier de police entreposât dans ce local un reptile aussi gros.
– « Venez nous rejoindre, capitaine ! » lui enjoignit Théo, coupant court à sa réflexion. Renan sortit de sa cachette et passa le pas de la porte. Il tenait en joue l’espace vide entre Théo et Magalie. « Vous connaissez évidemment Cassandra… Vous l’appeliez Aurore dans une autre existence ! Vous l’appeliez Aurore avec un ton mielleux incroyablement dégoûtant ! »
Théo réfléchit quelques secondes avant de poursuivre avec un éclat de rire tout à la fois enfantin et malsain :
– « Suis-je bête, vous ne pouvez absolument pas comprendre cette phrase. Je reprends, si vous le permettez. Vous connaissez évidemment Magalie. Elle a partagé votre vie trop longtemps à mon goût, mais il le fallait. »

Le regard étrangement froid et détaché de sa compagne lui glaçait le dos. Taggert ne la reconnaissait pas tout à fait. Elle était Magalie, sans être réellement celle qu’il avait connue. Elle le braquait encore ; l’arme de taille courante prenait les proportions d’un canon énorme par contraste avec la petitesse charmante de ses mains. Elle n’en était que plus menaçante. Il ne savait toujours pas qui viser avec son pistolet de service. Quant au serpent, qui aurait fait une cible de choix, il ne bougeait plus, sans doute mort.
– « Je vais vous faire un cadeau, capitaine, un joli cadeau qui facilitera votre passage de notre monde vers l’enfer des flics. Je ne suis pas un méchant bougre, même si je pense avoir du mal à vous en convaincre. Je suis juste un peu trop à l’étroit dans la société telle que je la ressens. Alors, ne sachant pas m’adapter — nous avons tous nos carences — je trouve préférable d’adapter la société à moi. C’est beaucoup plus simple. Je modèle, sculpte, transforme. Mais je ne veux pas vous ennuyer avec toute cette théorie aride, passons à la pratique. »
Il fit un large sourire à Renan, alors qu’il finissait cette phrase trop énigmatique pour le policier. Le décor s’évapora et laissa la place à l’image édénique d’une plage déserte perdue dans une légère brume.

Taggert reconnut sans mal une frange de littoral près de Noirmoutier, à quelques kilomètres seulement de la maison qu’il partageait avec Magalie. Celle-ci lui tenait la main. Elle enroulait leurs bras ensemble et collait son flanc contre le sien. Elle était amoureuse et lui en faisait part à chaque instant, lui aussi sans oser se l’avouer. Ils se connaissaient depuis deux ans et vivaient la passion la plus parfaite. Magalie était pour une grande part son initiatrice aux plaisirs charnels, même si Renan avait eu son compte de partenaires. Pourtant, aucune n’avait l’extraordinaire sensualité de sa compagne. Elle combinait intelligence et lubricité dans un érotisme qu’il estimait exemplaire. Il avait accueilli avec un peu de réticence, dans les premiers temps, les innovations qu’elle insufflait dans leurs jeux, mais le corps somptueux et l’esprit caustique de la jeune femme convainquirent aisément le rigide officier de police qu’elle serait une source inépuisable de ravissements, tant physiques que spirituels. Il se prêta aux plus subtiles fantaisies qu’elle inspirait.

La balade romantique fut ponctuée d’un repas gastronomique dans un restaurant du coin à la carte réputée. Celui-ci avait aussi la particularité de proposer des alcôves discrètes à destination des clients désireux de ne pas s’exposer alors qu’ils mangeaient. Magali avait réservé pour deux personnes, prétextant que son ami aimait particulièrement la tranquillité pour savourer tout à fait les plats suggérés par le chef. Dès la mise en bouche, elle cajolait d’une main ferme l’entrejambe de Renan. Les entrées furent la seule occasion pour le coquin transi de se sustenter. Un regard éloquent de la tigresse valait ordre. La docilité de son « sale flic » la ravissait. Renan plongea sous la table. Il s’agenouilla entre les cuisses que Magalie écarta en dégustant une terrine vaporeuse truffée et cuite à l’armagnac dont elle raffolait. Elle avança son bassin sans autres façons et posa ses fesses à la lisière de l’assise afin que l’homme pût confortablement glisser sa langue dans le moindre interstice de sa vulve humide. Elle ponctuait chaque lippée gourmande de discrets gémissements qui témoignaient du goût délicat des toasts qu’elle tartinait abondamment et de la précision des caresses de son amant calé dans son giron. Quelques soubresauts plus violents écrasèrent d’un pubis à la toison rase les lèvres de Renan alors qu’il aspirait ; sous le capuchon, le clitoris bandait déjà. Magalie retenait ses cris, car les cloisons étaient opaques, mais les box n’étaient pas insonorisés.

Le serveur vint demander à la jolie femme qui renversait la tête par-dessus le dossier de sa chaise s’il pouvait débarrasser les couverts. Il proposa d’un ton qu’il voulait sophistiqué, la suite du repas. Magalie ouvrit les yeux et fit signe qu’elle était prête à déguster l’ébouriffant plateau de coquillages, particulièrement délicieux en cette saison. Dans le même temps, elle étouffa un feulement rauque qui accompagnait son intense orgasme. Le convive sous la table tenait ses hanches avec fermeté d’un bras puissant et broutait littéralement à même sa chatte qu’il dévorait avec avidité. Il aspirait, léchait ou partait à la conquête des replis secrets de sa langue en pointe ; il l’aplatissait parfois pour mieux la plaquer sur les nymphes simultanément et verrouiller ainsi l’entrée du puits. La vitesse folle qui avait conduit Magalie dans un maelstrom de jouissance fut subitement calmée, à son grand soulagement ; elle en profita pour souffler un peu. Elle hésitait entre coller encore plus sa vulve contre la bouche de Taggert ou l’écarter un peu afin d’apaiser les muqueuses devenues trop sensibles pour ne pas être irradiées de flux ardents quand reprendrait la succion voluptueuse.

Le serveur posa deux nouvelles assiettes et des couverts sur la nappe ; il faisait mine d’ignorer qu’une seule cliente savourait pour deux. Avec un petit sourire, il poussa un peu la table afin de rapprocher les mets et faciliter la suite du repas. Magalie était pratiquement allongée sur sa chaise et donnait maintenant de violents coups de reins à chaque mouvement de la bouche de son amant. Elle avait oublié le garçon, la montagne de fruits de mer et le rince-doigts qui valsait dangereusement en éclaboussant alentour au rythme du plaisir de la jeune femme. Celle-ci retrouva assez de lucidité pour saisir une huître qu’elle citronna avant de la porter à ses lèvres. À cet instant, Renan introduisit jusqu’à la troisième phalange deux doigts joints en elle. Surprise ou aboutissement des minauderies clitoridiennes, elle fut traversée par un éclair qui la fit se cabrer d’un coup et la coquille rugueuse lui tomba des mains. La robe, fermée d’agrafes frontales, était ouverte et laissait apparaître une incroyable piste de schuss constituée de peau très lisse sur laquelle le mollusque glissa des seins au bas-ventre. Renan le happa et retourna à son œuvre, satisfait de recevoir ainsi quelques reliefs en gamahuchant la fille qu’il aimait le plus au monde.
Ce nouveau jeu sembla plaire à Magalie.
Elle approvisionnait le fougueux branleur de quelques victuailles à chaque orgasme. Elle lui octroya une crevette rose pour service rendu, quand il força son anus de l’auriculaire.

Renan avait tendrement posé sa joue contre la cuisse de sa compagne. Il bougeait sa main d’avant en arrière selon une cadence très étudiée ; il accélérait parfois ou ralentissait la pénétration de ses doigts dans les deux orifices. Soudain, un claquement tonitruant le fit sursauter. Il sentit sa chair se déchirer à hauteur de l’épaule gauche et se redressa pour vérifier d’où provenait la douleur. Il vit un couteau fiché jusqu’à la garde dans son bras. Incrédule, il chercha du regard afin de comprendre qui avait planté cette lame. Magalie exprimait son ineffable bonheur en soupirant d’aise ou en poussant de petits cris, la tête en arrière, les yeux clos. Mais le serveur observait Renan avec une curiosité malsaine. Son visage s’était métamorphosé. Il souriait méchamment, dévoilant ses dents jusqu’à la gencive en un rictus de haine. Il replia deux doigts contre sa paume et fit le geste d’actionner un chien en tapant son pouce contre l’index dressé. Renan était bien en peine de l’imiter, n’ayant pas cessé ce qu’il jugeait être plus important que tout, à savoir attiser la jouissance de Magalie. Pourtant, la scène le troublait.
Il estima aussi que présenter des fruits de mer après une terrine truffée était du plus mauvais goût et très surprenant pour un établissement de cette classe.

Ses phalanges raidies officiaient toujours. Ne pas s’arrêter, surtout, se disait-il, même si son corps devait être hérissé de couverts acérés. Le plaisir de sa belle l’emportait sur sa propre douleur. Il grimaça quand il stoppa le mouvement de son bras. La blessure saignait abondamment. À la minute où il vit les baies vitrées qui surplombaient l’océan onduler et devenir opaques, il retira sa main du bas-ventre de Magalie et, tout en laissant ses doigts dans une position identique, il les pointa vers le garçon qui ricanait. Il imita trois ridicules « plop » avec la bouche.
Instantanément, le décor avait disparu. Renan était affalé contre la cloison, l’épaule disloquée par une balle qui l’avait traversé de part en part avant de se perdre dans le plâtre. De son arme calée contre sa taille, il avait fait feu trois fois sur Théo qui s’était écroulé. Magalie hurla sa haine. Il la visa, persuadé que le premier qui actionnerait la gâchette serait le seul survivant de ce duel d’un autre âge. Pourtant, il ne pouvait pas se résoudre à l’abattre. Il avait son goût sur la langue, même si la scène induite par Théo n’était qu’une hallucination. Les sensations étaient tellement réelles ! Il commençait à comprendre l’incroyable pouvoir de ce type.
Mais il ne saisissait toujours pas pourquoi Théo voulait s’emparer de la Sheela Na Gig et il ne le saurait jamais s’il butait Magalie.
Toutes les excuses étaient bonnes à prendre pour absoudre sa lâcheté amoureuse, malgré les propos injurieux qu’elle lui criait, ou quand elle proclamait sa passion éternelle pour son « rêveur de monde ».
Un rêveur de monde ? Quelle idée ! C’était un cauchemar, en l’occurrence que façonnait Théo, un univers de mort. Il lui vient à l’esprit une expression qu’il pensa stupide, mais elle le fit sourire : « La mort est jalouse ! »
Une larme — sans doute la douleur de l’épaule — perla entre ses paupières. Il regarda Magalie qui le tenait toujours en joue. Il comprit qu’il ne pourrait pas tirer le premier. Il baissa son arme ; son coude et ses doigts se détendirent. Le pistolet tomba sur le sol avec un bruit sourd. Taggert attendait le coup de grâce, la délivrance.
– « La mort est jalouse ! Tue-la ! »
Cette litanie résonnait dans le crâne de Renan. Il aperçut alors derrière Magalie comme un arbre qui pousserait à vive allure. Il ouvrit la bouche démesurément dans un cri muet quand le tronc se pencha dangereusement vers sa compagne. Dans un réflexe idiot, Renan tentait de la prévenir du danger qu’elle courait…, et qui l’empêcherait sûrement de le tuer, lui, un bon policier pourtant, jouet de son amour pour une femme qu’il ne reconnaissait plus tout à fait.

Les mâchoires du serpent se refermèrent autour de la tête et du cou de Magalie qui se raidit et fut la victime d’atroces convulsions. Au bout de quelques minutes qui semblèrent à Taggert une éternité, elle ne bougea plus.
Renan contempla avec horreur l’impitoyable déglutition de l’ophidien qui avalait sa proie. Il sombra dans une nuit peuplée de statuettes le violant sur une aire de stationnement.

20
Nora était très émue. En l’absence de Khunrath, c’est Angéline qui avait hérité de la responsabilité de lui expliquer en quoi consistait l’incarnation d’Inanna. Ses mots étaient simples, réconfortants, à l’image de l’amante douce et prévenante qu’elle était. Évidemment, son trait d’humour « Quand y’en a pour deux, y’en a pour trois ! » n’avait pas été compris à sa juste valeur. Mais maintenant que Nora savait qu’elle avait un jour piloté une Camaro puant l’huile et qu’elle avait gardé du conducteur une capacité érectile qui enchantait sa maîtresse, elle ne s’étonnait plus de rien. Nora était prête à accueillir l’essence de la Déesse en elle. Elle serait toujours la quintessence de Jules et de Nora, mais avec une étincelle supplémentaire et la sagesse d’un être qui avait senti contre son socle de pierre les siècles s’entasser en strates imputrescibles.
La statuette fut déposée sur un billot de glaise en face de l’élue ; l’opération ne dura que quelques secondes. Au premier rang, exceptionnellement, étaient assis deux invités qui n’auraient jamais été conviés à assister au triomphe de la Fertilité s’ils n’avaient pas rendu possible la Renaissance par leur courage et leur abnégation. Yasmina Taïeb, l’une des deux bénéficiaires de cette incroyable dérogation, fixait avec intensité Angéline qu’elle trouvait particulièrement à son goût. Elle considéra cet appétit qu’elle n’avait pas connu depuis la disparition de Magdalena comme réconfortant. Angéline savait quelles étaient les pensées de la jolie brune. Elle sentait une tristesse profonde en elle. Sans doute pourrait-elle lui faire oublier quelques heures le malheur qui l’écrasait !

À côté d’elle, le capitaine Renan Taggert, le bras en écharpe, ne contemplait rien du tout. Il était présent physiquement, mais son esprit — désormais sans les maléfices de Théo — était ailleurs. Il avait été tant manipulé ces dernières semaines et la sensation d’être un simple hochet entre des mains qui contrôlaient sa vie n’était pas agréable. Nora avait formulé de charmantes excuses, expliquant que l’auto-stoppeuse était l’avatar d’une Déesse en manque d’énergie. Cependant, il trouvait que prendre un homme comme lui pour un vulgaire chargeur de batterie était assez vexant.
Mais surtout, il n’avait pas encore tout à fait réalisé que Magalie avait voulu le tuer. Il ne savait pas non plus pourquoi ! L’élaboration d’un plan s’étalant sur tant d’années — Yasmina et elle étaient amies depuis leur jeunesse — échappait à son entendement. Taggert ne parviendrait jamais à imaginer une créature comme Théo, songea Khunrath, au grand jamais ! Qui pourrait envisager que sa civilisation fût l’œuvre d’un mégalomane doté de facultés hors normes ?

Le grand serpent supportait difficilement ses blessures qui lui faisaient atrocement mal, mais elle n’aurait raté l’incarnation de sa Dame pour rien au monde. La Fertilité était de retour. Sa gueule ne trahissait aucune souffrance, alors que ses yeux aux pupilles en forme d’amande dorée exultaient de joie.

Fin.

(Les trois premiers textes de la quadrilogie “Comptines du Grand Serpent” sont disponibles chez Dominique Leroy Editions) 

 

Quelques liens :

Lecture Érotique : 1, 2, 3, Frissons dans les bois, par Charlie

Lecture Érotique : 4, 5, 6, L’Or et la Cerise, par Charlie

Lecture Érotique : 7, 8, 9, Crois-tu qu’ils bluffent ?, par Charlie